Film russe de Andreï Zviaguintsev
Titre original : Минотавр Minotaur
Genre : Drame
Interprètes : Dmitri Mazourov (Gleb), Iris Lebedeva (Galina), Boris Koudrine (Serioja), Youri Zavalnyouk (Raya Akinola).
Durée : 2 h 20
Note : 8/10
En deux mots : Zviaguintsev adapte Chabrol sous l’ombre du Z de l’opération militaire spéciale ; brillant.
Le réalisateur : Né en 1964 à Novossibirsk, Andreï Zviaguintsev étudie à l’institut de théâtre de Novossibirsk, puis à l’académie russe des arts du théâtre de Moscou. Il joue dans quelques pièces et films, avant de passer à la réalisation en 2003 avec “Le Retour“, suivi de “Le Bannissement” (2007), “Elena” (2012), “Léviathan“ (2014) qui obtient l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, et “Faute d’Amour” (2017).
Le sujet : En Russie en 2022, Gleb vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Il dirige avec succès une entreprise. Sa vie soigneusement ordonnée commence à se dégrader sous la pression de charges professionnelles croissantes et d’un monde de plus en plus instable. Avec le début de l’invasion de l’Ukraine, Gleb perd des collaborateurs importants, car ceux-ci émigrent vers l’Occident. Dans le même temps, une décision du gouvernement le contraint à mobiliser quatorze de ses employés pour l’«opération militaire spéciale». Au même moment, Gleb s’aperçoit que Galina le trompe.
La critique : Après “Faute d’Amour”, Zviaguintsev cherchait une œuvre qu’il pourrait adapter. Sur les conseils d’un ami français, il a regardé de nombreux films des années 60 et 70, et s’est arrêté sur “La Femme infidèle” de Claude Chabrol. “Le ressort principal du film de Chabrol autour duquel se déploie le sujet est le meurtre. Dès la toute première scène, on voit le personnage principal se douter, avec raison, que sa femme le trompe. L’observation de son comportement et de ses réactions devient l’objet de ses pensées dont l’événement principal est l’apogée. C’est ainsi que, débarrassée de détails annexes, se déroule sous nos yeux l’histoire criminelle. Il fallait que mon coscénariste Simon Liachenko et moi inventions quel type d’entreprise dirigeait cet homme et quelles pouvaient être les embûches de cette entreprise”.
L’actualité lui a fourni la réponse : Gleb sera donc le dirigeant d’une entreprise de transport dans une ville de province de l’empire russe, au début de l’année 2022. Petite différence avec la France pompidolienne du film de Chabrol, et où Charles Desvallées exerçait la très bourgeoise activité d’assureur, le maître du Kremlin après avoir envahi le Daghestan et la Géorgie, s’apprête à déclencher son “opération militaire spéciale” à l’encontre de l’Ukraine. Cet élément rajoute à l’histoire d’infidélité et de meurtre un arrière-plan de guerre qui ne dit pas son nom vue de l’arrière.
Gleb n’est pas vraiment un oligarque, et le maire le lui rappelle vertement quand il cherche à marchander le nombre de ses employés à mobiliser pour cette opération. Cependant, il a quand même accès aux puissants, et bénéficie d’une immense maison de béton et de bois tout en angles dans la forêt, copie conforme de celle de “Parasite” -le sous-sol en moins-, où il vit avec sa femme et son fils. L’adaptation est fidèle à l’original : soupçon très rapide de l’infidélité de Galina, confirmation par un détective privé, meurtre, escamotage du corps, visite des policiers, découverte par Galina de la culpabilité de son mari … jusqu’à une fin totalement différente SPOILER ALERTE : alors que l’assureur joué par Michel Bouquet se laissait arrêter sous les yeux de sa femme, dans la Russie de Poutine, il suffit d’un coup de fil et d’un rendez-vous impromptu avec le maire pour que les policiers arrêtent leur enquête.
Le traitement par Zviaguintsev de cette première thématique suffit à donner un film déjà très cohérent ; cette partie donne lieu à des plans superbes, comme celui du visage de Galina radieuse éclairée par son portable dans l’obscurité de sa chambre, vu par Gleb depuis le jardin d’où il l’observe : dix secondes d’un plan fixe et toute la situation initiale est exposée. On retrouve aussi les plans séquences chers à Zviaguintsev, même si la scène du meurtre filmée en continue est coupée par quelques changements de position de caméra. La photographie en lumière naturelle, toute en clairs-obscurs et dominante bleutée de la lumière d’hiver est absolument superbe.
Mais c’est la deuxième thématique, celle de la guerre vue du tréfond de l’empire qui rend le film encore plus impressionnant. Dans une Russie qui euphémise son entrée dans une guerre qui va tuer plusieurs centaines de milliers de Russes en l’appelant “opération” comme en France on parlait d’“événements d’Algérie”, l’illusion de la normalité doit prévaloir : la vie continue, on fête l’anniversaire du petit, on se fait une bouffe entre couples amis pour découvrir la dernière copine de Denis, on trompe son mari… Mais comme le dit un personnage (Galina ?) : “Rien ne sera plus comme avant”.
La première irruption de la guerre, on la voit sur un écran d’ordinateur où une employée de Gleb regarde des images de missiles s’abattant sur des immeubles ukrainiens, avant de se faire rappeler à l’ordre par son boss, puis des quotas de mobilisations sont imposés aux patrons des entreprises de la ville, puis Gleb croise un train chargé des char barrés du Z, puis on assiste à un discours délirant d’un politicien flanqué d’un pope devant la chair à canon avachie et fataliste, jusqu’à une scène poignante de départ vers le front, sans oublier une dernière scène d’une efficacité redoutable de colleurs d’affiches venant actualiser la glorification du dernier héros mort pour la mère patrie, achevant aussi une autre boucle du récit.
Grand Prix du dernier festival de Cannes, “Minotaure » confirme la qualité du cru 2026 : “Fjord”, “Soudain”, “Garance”, “Notre Salut”, “Les Éléphants dans la brume”, “L’Espèce explosive”, La Vie d’une Femme”… Le dernier film de Zviaguintsev, drame intime et tragédie contemporaine, trouve pleinement sa place dans le palmarès du jury de M. Bong-Joon-ho.
Cluny

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