SOUDAIN

Film franco-japonais de Ryūsuke Hamaguchi

Titre original : Kyū ni guai ga waruku naru, 急に具合が悪くなる

Genre : Drame

Interprètes : Virginie Efira (Marie-Lou Fontaine), Tao Okamoto (Mari Morisaki), Kyōzō Nagatsuka (Goro Kiyomiya), Kodai Kurozaki (Tomoki Kubodera), Marie Bunel (Sophie).

Durée : 3 h 16

La note : 8/10

En deux mots : Brillant plaidoyer franco-japonais pour le Carpe Diem, porté par des actrices impressionnantes.

Le réalisateur : Né en 1978 à Kanagawa, Ryūsuke Hamaguchi étudie les lettres à l’université de Tokyo, avant de devenir réalisateur à la télévision. Il réalise « Passion » en 2008, puis il coréalise une trilogie documentaire sur les survivants de la catastrophe de Fukushima. Son film suivant, « Happy Hour » (2015) obtient de nombreux prix. En 2021, « Contes du hasard et autres fantaisies » reçoit le Grand Prix du jury à Berlin. La même année, « Drive my Car » remporte le prix du scénario à Cannes.

Le sujet : La directrice d’une maison de retraite de la banlieue parisienne tente de mettre en place une méthode de soins bienveillante malgré les résistances. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre une dramaturge japonaise en phase terminale de cancer, Mari Morisaki.

La critique : Ryūsuke Hamaguchi s’est inspiré d’un livre documentaire, Soudain, je me suis senti mal, qui compilait vingt lettres échangées entre Maoko Miyano, une philosophe qui luttait contre un cancer du sein métastasé, et Maho Isono, une anthropologue. En passant de la forme documentaire d’un échange épistolaire à celle d’un scénario de film, le réalisateur japonais a pu introduire toute la complexité subtile qui marque sa filmographie. La philosophe en stade terminal est aussi metteuse en scène de théâtre, comme Yūsuke dans « Drive my Car » ; l’anthropologue devient une directrice d’EHPAD ayant étudié au Japon.

Ils sont nombreux les grands cinéastes asiatiques à avoir tourné des films en France, comme Kore-eda Hirokazu avec « La Vérité » ou Ashgar Fahradi avec « Le Passé » ; dans ces deux cas, les réalisateurs avaient joué le jeu de l’immersion complète, en prenant un casting entièrement français. La démarche de Ryūsuke Hamaguchi est plutôt à rapprocher de celle d’Hong Sang-soo, qui avait confronté Isabelle Huppert à Kim Min-hee et d’autres acteurs coréens à Cannes dans « La Caméra de Claire ». Dans « Soudain », c’est la découverte des différences et des complémentarités d’approche entre la dramaturge japonaise et la directrice d’établissement social française qui est le moteur de l’histoire. 

On démarre du point de vue français, celui de Marie-Lou. Directrice d’un EHPAD privé qui occupe les locaux d’un ancien asile psychiatrique, elle tente de mettre en application dans son établissement la méthode Humanitude qui vise à passer d’une approche ergonomique de la manutention des malades à une approche humaniste et réhabilitatrice. Soutenue par son adjoint, elle se confronte à une double opposition : celle d’une partie de l’équipe soignante qui trouve (à juste titre) que cette révolution leur a été imposée et qu’elle leur demande encore plus de travail, et une hiérarchie du type Orpea qui refuse de faire les investissements nécessaires pour préserver les dividendes des actionnaires.

Menacée dans son poste, alarmée par des signaux annonciateurs d’un burn-out, elle rencontre par l’intermédiaire d’un adolescent autiste japonais Mari, qui l’invite à venir voir sa pièce. Spoiler (qui n’en est pas vraiment un) : Mari n’a plus que cinq semaines à vivre, rythmées par des panneaux qui égrènent le compte à rebours. Cette urgence est ressentie par les deux : Mari qui veut vivre intensément ce dernier sursis, et Marie-Lou qui cherche à trouver les réponses à sa situation de blocage dans la démarche philosophique de sa nouvelle amie.

On le voit : il y a toute les caractéristiques du film casse-gueule : 3 h 15, un didactisme marxisant qui a braqué la critique du Figaro, un risque d’angélisme relevant de la pensée magique, et une pente glissante vers le mélo.

Alors oui, le film est long, un quart d’heure de plus que le précédent, et malgré la clim j’ai pu décrocher dans quelques-uns des tunnels théoriques ; oui, les leçons de marxisme sur tableau Velléda, fallait oser au XXI° siècle de Trump et Bardella ; oui, Marie-Lou dans sa posture de sachant(e) donneuse de leçon m’a donné envie plus d’une fois d’aller prendre ma carte à la CGT ; oui, s’il suffisait que soignants et résidents se massent les pied mutuellement pour réparer les déficiences cognitives, ça se saurait.

Mais c’est justement le fait que le film soit constamment sur le fil du rasoir qui le rend passionnant. C’est la démesure de son ambition qui en fait un objet filmique aussi singulier. Car il a aussi et surtout de nombreuses qualités : la fluidité de la mise en scène qui privilégie plans fixes et plans d’ensemble sans en faire un dogme ; la beauté de la composition des plans, comme la maison de Mari au Japon à la nuit tombée filmée de loin, avec deux cases lumineuses qui évoquent des plans des films de Miyazaki et Takahata que Marie-Lou regardait dans son enfance, ou le bouleversant champ-contrechamp sur les deux Mari(e) qui s’enlacent à la fin de la représentation ; la justesse de nombreuses scènes dans l’EHPAD où affleurent les contradictions du projet de Marie-Lou.

Et puis il y a bien sûr le jeu des deux actrices, couronné à Cannes par un double prix d’interprétation. Ça fait longtemps que la présentatrice belge de la Nouvelle Star m’a convaincu qu’elle était une véritable actrice ; dernièrement, « Revoir Paris » et « Benedetta » m’avait particulièrement impressionné. Forcément, Tao Okamoto m’était bien moins connue, n’ayant vu ni « Wolverine » ni « Batman V. Superman » – je ne l’avais vue que dans la série tirée de Philip K. Dick, « Le Maître du Haut Château ». Par son jeu délicat, elle apporte une touche de force tranquille et d’ironie bienveillante à la relation entre les deux femmes. L’une et l’autre ont appris l’autre langue pour le film, et la limpidité des dialogues qui passent d’une réplique à l’autre du français au japonais leur doit beaucoup – de façon beaucoup plus naturelle que l’autre dialogue franco-japonais célèbre du cinéma, celui d’ « Hiroshima, mon amour ».

J’attribue la note de 8/10, renonçant à ma stratégie de note moyenne entre qualités et défauts. Il y a bien des défauts, mais ils participent à rendre « Soudain » si attachant malgré tout. Il y a un signe qui ne trompe pas : la lenteur avec laquelle les spectateurs se lèvent à la fin du film ; comme la plupart de ceux qui étaient présent à la projection hier, je sais que « Soudain » fera partie des œuvres marquantes, celles pour lesquelles,  comme lors de la vision de « Melancholia » hier soir sur arte après l’éclipse, les plans et les scènes vous reviennent instantanément 15 ans après.

Cluny

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