FJORD

Film roumano-norvégien de Cristian Miungu

Genre : Drame 

Interprètes : Sebastian Stan (Mihai Gheorghiu), Renate Reinsve (Lisbet Gheorghiu), Vanessa Ceban (Elia Gheorghiu), Markus Tønset (Mats Halberg), Lisa Carlehed (Mia Halberg).

Durée :  2 h 26

La note : 9/10

En deux mots : Seconde Palme d’or ultra-méritée pour un thriller éducativo-judiciaire passionnant où le réalisateur ne dit pas au spectateur ce qu’il doit penser.

Le réalisateur : Né en 1968 à Iasi (Roumanie), Cristian Mungiu étudie la littérature anglo-américaine, puis ’e théâtre et le cinéma à Bucarest. Pendant ses études, Cristian Mungiu a travaillé en tant qu’assistant-réalisateur sur diverses productions étrangères tournées en Roumanie, notamment « Capitaine Conan » de Bertrand Tavernier (1996) et « Train de vie » de Radu Mihăileanu (1998).  Son premier long métrage, « Occident » est remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs. Son second film, « 4 mois, 3 semaines, 2 jours » obtient la Palme d’or à Cannes en 2007. Les deux actrices  de « Par-delà les collines » obtiennent le prix d’interprétation en 2012, et « Baccalauréat » obtient le Prix de la Mise en scène en 2016.

Le Sujet : Le couple roumano-norvégien Gheorghiu s’installe avec ses enfants dans un village norvégien situé au fond d’un fjord. Cette famille très croyante se lie rapidement d’amitié avec ses voisins, les Halberg. Malgré leurs styles éducatifs différents, les enfants des deux familles tissent des liens étroits. Un jour, lorsque des enseignants constatent des traces de maltraitance physique sur Elia, l’aînée des Gheorghiu, le soupçon s’installe dans la communauté. Les pratiques éducatives conventionnelles des parents auraient-elles franchi la limite de la violence ? L’enquête qui s’ensuit plonge toute la famille dans le chaos.

La critique : Ainsi donc Chrstian Mungiu est devenu en mai dernier le 10ème réalisateur à remporter une seconde palme d’or à Cannes, rejoignant les Francis Ford Coppola, Ken LoachMichael Haneke, ou autres Dardenne. Ayant déjà beaucoup apprécié son premier film lauréat, «4 mois, 3 semaines, 2 jours », c’est peu dire que j’attendais avec impatience la sortie de ce « Fjord », un film qu’il porte depuis qu’il a découvert il y a une dizaine d’années la récurrence de ces situations de familles d’Europe du Sud confrontées à la justice des pays scandinaves pour ce qu’on appelle des violences éducatives ordinaires.

Disons-le tout de suite : cette récompense exceptionnelle du jury présidé par Park Chan-wook est amplement méritée, tant ce film de 146 minutes se regarde avec intensité comme un thriller -alors que l’enjeu n’est « que » un placement extra-familial, grâce à une mise en scène au cordeau, où Mungiu utilise avec brio toute la grammaire du cinéma pour crédibiliser son propos : recours aux plans de grand ensemble pour souligner la concordance entre l’immensité du décor et la profondeur du désespoir des Gheorghiu, montage cut pour donner à chaque scène son importance, beauté des plans comme celui où les services sociaux viennent retirer son bébé à Lisbet alors que claque en arrière-plan un drapeau norvégien.

Le film commence un peu comme « Shutter Island », avec un bateau qui avance dans un paysage brumeux. Comme chez Scorsese, l’arrivée du ferry de la famille Gheorghiu au fond du fjord installe un impression d’étouffement en soulignant l’isolement et la fragilité de l’homme dans un décor aussi Imposant. Cette impression de  menace est renforcée par la bienveillance mécanique des Norvégiens chargés de l’accueil de la famille : collègues, voisins, enseignants – qui sont en plus souvent les mêmes- et qui ânonnent un catéchisme de la bienpensance : « L’amour n’a pas de frontière », « Voici le gâteau du bonheur »…. On se croirait par moment dans « Le Village des Damnés », avec ces enfants trop parfaits et dénués de véritables émotions.

Dans la famille Gheorghiu le père est roumain, et la mère norvégienne, originaire du village. Ils ont cinq enfants, qui se débrouillent en anglais ; tous sont des chrétiens très pratiquants, membre d’une communauté conservatrice. Ils font tous les efforts requis pour s’intégrer, et se rapprochent notamment de leurs voisins, les Halberg, dont le père est le proviseur du petit lycée de la ville, la mère avocate, et dont la fille unique est Noora, une adolescente rebelle qui se lie d’amitié avec l’ainée des Gheorghiu, Elia. Miungiu nous montre cette installation, avec une répétition de séances d’EPS où les enfants, dont Elia, pratiquent la lutte.

Le film bascule quand une enseignante repère des marques de coups sur le corps d’Elia. S’enclenche alors une procédure bien rôdée : interrogatoire des enfants, arrestation du père sur son lieu de travail, irruption au domicile des services sociaux venus prendre le bébé à sa mère. « Procédure », c’est d’ailleurs le mot mille fois répété pour justifier la violence imposée à la famille et surpasser les doutes de certains travailleurs sociaux. À ce stade, nous n’en savons pas plus que les enquêteurs : Mungiu nous a montré un épisode où les aînés sont punis, mais nous n’avons vu aucune violence.

Cette ambiguïté ouvre deux pistes possibles : celle d’enfants victimes de la violence de préceptes religieux, comme dans « Breaking the Waves » ou « Le Ruban Blanc », ou celle de simples citoyens confrontés à la brutalité bureaucratique, comme dans « La Chasse » – trois films qui se déroulent d’ailleurs dans l’Europe du Nord. On est là dans un choc valeur contre valeur : la liberté religieuse d’un côté, la protection de l’enfance de l’autre. La force de Mungiu, un peu comme chez Ashgar Fahradi dans « Une Séparation », c’est de ne pas nous montrer l’un ou l’autre, ou encore l’un contre l’autre, mais de nous présenter l’un ET l’autre. A l’appui de la première thèse, l’endoctrinement des enfants ou des sentences du père comme « Pour élever cinq enfants, il faut de la discipline » ; en soutien de la seconde hypothèse, le personnage sournois de Gunda, la responsable de l’ASE, qui visiblement règle d’autres problèmes que ceux des enfants.

Quand la balance bascule plutôt dans le sens de la sincérité des Ghiorgiu, Mungiu convoque le recours par le père à la mobilisation internationale des réseaux chrétiens conservateurs incarnés par d’odieux propagandistes fanatiques, sans parler de son choix final. Cristian Mungiu assume ce choix : « En un sens, nos opinions personnelles se sont radicalisées et ont fini par donner lieu à des regards diamétralement opposés sur la société et par favoriser la résurgence des extrêmes dans la vie publique. J’aurais l’impression d’avoir échoué si Fjord ne faisait que confirmer au spectateur les idées qu’il avait avant de voir le film. » Objectif plus que largement atteint.

La piste d’espoir que nous offre Mungiu est celle de la jeunesse, par le biais des deux personnages d’Elia et de Noora, dont la relation justifie la dernière scène. Au-delà des dogmes religieux ou politiques des adultes, les deux jeunes filles qui sont devenues amies lorsque la prof a placé Elia à côte de Noora en lui donnant le rôle de tutrice, incarnent la volonté de vivre leur adolescence avec ce que ça suggère de transgression et de prise de risques, petits cailloux jetés contre la vitre et rêve de bivouac dans la cabane.

Cluny

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