LES ÉLÉPHANTS DANS LA BRUME

Film népalais de Abinash Bikram Shah

Titre original : तिनीहरू, Tinihāru

Genre : Drame, Thriller

Interprètes :  Pushpa Thing Lama (Pirati), Deepika Yadav (Joon), Jasmin Bishwokarma (Chameli)

Durée :  1 h 47

Note : 7,5/10

En deux mots : Œuvre fascinante et puissante sur le combat d’une “mère” transgenre au Népal.

Le réalisateur : Abinash Bikram Shah est un scénariste et réalisateur népalais, qui a étudié à l’Asian Film Academy, au Berlinale Talents et à la Locarno Filmmakers Academy. Il a coécrit “Kalo Pothi” et “Shambhala”, deux films qui ont représenté le Népal aux Oscars. Après le parcours international de son premier court-métrage, “Tattini”, il devient en 2022 le premier réalisateur népalais en compétition officielle à Cannes avec son court métrage “Lori”, qui obtient une Mention spéciale du jury.

Le sujet : Dans un village népalais niché au cœur d’une forêt peuplée d’éléphants sauvages vit une communauté kinnar aussi vénérée que crainte pour ses pouvoirs de bénédiction et de malédiction. Pirati, l’une des mères de la communauté, rêve de s’échapper avec l’homme qu’elle aime. Mais lorsqu’une de ses filles disparaît, elle se doit mener l’enquête et choisir entre son désir de liberté et ses responsabilités envers sa communauté.

La critique : Un des aspects du cinéma qui m’a toujours plu, c’est l’ouverture sur le monde qu’il peut représenter. À partir d’un moyen technique universel, se dévoile à nous une infinité de façons de l’utiliser. Étant en France, et subissant comme le monde entier la domination culturelle américaine, sur les 652 critiques que j’ai écrites sur ce site et sur le précédent, 219 portent sur des films hexagonaux, et 211 sur des films états-uniens. 53 pays différents sont représentés, dont 20 pour les 60 films asiatiques, ce qui montre la vitalité et la diversité du cinéma sur ce continent. J’ai ainsi écrit sur des films cambodgiens, mongols, philippins, singapouriens, sri lankais, thaïlandais et même nord-coréens !

Voici donc mon premier film népalais. Je vous dois un aveu, afin de concentrer mon temps disponible sur la rédaction de la critique, pour le paragraphe «Le sujet», je me contente d’un copié-collé. Et c’est donc sur la base de celui-ci que je suis parti voir le film : “Pirati, l’une des mères de la communauté, rêve de s’échapper avec l’homme qu’elle aime”. Fort bien. Quant à la communauté kinnar, je dois reconnaître que cela ne m’évoquait strictement rien. Me voilà donc un peu étonné de la carrure massive, du visage anguleux et de la voix grave de Pirati, ainsi que de l’allure androgyne de sa « fille » Apsara, mais après tout, la (très belle) photographie de Noé Bach dans des teintes bleutées de clair-obscur et le fait que l’action se passe de nuit, en intérieur peu éclairé ou dans la brume ne facilitent pas la reconnaissance faciale.

Au bout de quelques temps, des indices comme la référence d’Apsara à sa prochaine émasculation ou l’évocation de “troisième sexe“ m’ont fait comprendre que ça m’aurait peut-être facilité la compréhension de m’être renseigné au préalable sur cette communauté kinnar ; c’est d’ailleurs pour cette raison que je le fais ici, ce n’est pas spolier mais juste vous permettre de rentrer de plein pied dans une histoire avec tous ses enjeux et ses subtilités.

Dans le synopsis de la page wikipédia du film, il est dit : “communauté de Kinnars (femmes trans)”. C’est un peu plus compliqué que ça, comme le précise une autre page wikipédia, celle consacrée aux hijras, le nom ourdou qui englobe les kinnars : “L’identité sexuelle des hijras est incompatible avec la taxonomie occidentale moderne du genre, de sexe et de l’orientation sexuelle”. Ce terme désigne dans le sous-continent indien des personnes du troisième genre considérées comme ni hommes ni femmes : eunuques, transgenres ou intersexués. Ils vivent dans des communautés très structurées, avec des chelas (disciples) autour d’un guru, où s’organise une parentalité fictive.

Cet article précise que les hijras sont considérés en Inde traditionnellement avec respect et méfiance, ce qui se voit parfaitement dans le film. Respect, parce qu’on leur attribue des pouvoirs de fertilité à tel point qu’on les invite aux mariages, mais méfiance parce qu’ils sont réputés avoir le mauvais œil. Du fait de ces pouvoirs tant bénéfiques que maléfiques, dans le film, elles se sont vu confier la mission de protéger le village des éléphants de la forêt voisine qui le menacent de destruction.

Ces fameux éléphants du titre sont un peu les Tartares du Désert. On entend dès le générique leurs barrissements, on en voit un mort au deux-tiers du récit à l’occasion d’une battue pour retrouver Apsara, on les ressent comme une menace qui conditionne la communauté villageoise, bref on ne les voit pas jusqu’à l’hallucinante scène finale. Cette battue est symptomatique d’une autre découverte du film, celle de la plus grande complexité de la situation au Népal au-delà des préjugés et des stéréotypes : il y a des femmes policières, et même officières, la plainte de Pirati à propos de la disparition d’Apsara est prise au sérieux par les autorités, à l’exception de l’institut médicolégal qui réfute à Parvati son lien familial avec une supposée victime.

Ce qui frappe aussi dans ce film, c’est sa maîtrise, tant technique que narrative. Souvent on s’extasie sur l’originalité et la fraîcheur des œuvres des cinémas émergents, avec un soupçon de condescendance néocoloniale. La photographie léchée, l’utilisation pertinente de l’échelle des plans et des mouvements de caméra, la fluidité du montage justifient largement le Prix du Jury dans la section Un certain regard du Festival de Cannes.

Pour le personnage de Pirati, Pushpa Thing Lama qui est une activiste de la communauté Kinnar, joue avec puissance son rôle de Mère Courage, sûre de ses droits et convaincue de son bon droit. Sa quête frénétique de la vérité seule contre tous structure ce thriller aux reflets de documentaire, et dévoile les mécanismes de la discrimination vis-à-vis d’une communauté millénaire placée plus bas que les intouchables. Bravo les éléphants, et vive le cinéma !

Cluny

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