L’ESPÈCE EXPLOSIVE

Film français de Sarah Arnold

Genre : Comédie, Policier

Interprètes :  Alexis Manenti (Fulda Orsini), Ella Rumpf (Stéphane), Vincent Dedienne (Chaton), Bertrand Belin (Marchal).

Durée : 1 h 35

Note :  7/10

En deux mots : Thriller rural burlesque qui présente pour un premier film l’incontestable qualité de l’originalité et d’une forme réjouissante d’impertinence.

La réalisatrice :  Italo-suisse née à Zurich en 1980, Sarah Arnold arrive en France à l’âge de 7 ans, après un long voyage sur l’Atlantique. À l’issue de ses études à l’ESAV de Toulouse, elle travaille quelques années dans le domaine de la production. C’est à cette occasion qu’elle rencontre ses producteurs Helen Olive et Martin Bertier qui produiront ses quatre courts métrages, sélectionnés et primés dans divers festivals, dont l’un est léopard d’or à Locarno et trois sont présélectionnés aux César.

Le sujet : Dans la campagne du Nord-Est de la France, les sangliers qui ravagent les cultures provoquent une guerre ouverte entre chasseurs et agriculteurs. Brun, céréalier en faillite, lutte pour maintenir sa ferme à flot. Quand un notable du coin le pousse à bout, il déraille et disparaît. Un an plus tard, Fulda, un gendarme corse muté dans la région pour raisons disciplinaires, mène l’enquête. Entre intuitions fulgurantes et ratés spectaculaires, ses méthodes approximatives le mènent sur la piste des Attilas, des sangliers aux dimensions hors normes. Mais sa récente rupture amoureuse et la vodka dans laquelle flotte son cerveau n’aident pas. Heureusement, il y a Stéphane, la nouvelle psy de la gendarmerie…

La critique : Je poursuis la visite de l’arrière-cuisine des Critiques Clunysiennes : je tiens un tableur mensuel des sorties à venir, afin de me décider sur les films à voir, de remettre en ligne les anciennes critiques des films des réalisateurs choisis, voire pour repérer les avant-premières. Et bien à la semaine du 7 octobre, je n’avais initialement pas pointé cette “Espèce explosive“ parmi les sorties. Et puis je suis tombé sur la bande-annonce, et quelque chois d’étrange et décalé m’a donné envie de rajouter le premier film de Sarah Arnold à la liste. 

L’espèce explosive, c’est celle du sanglier, dont la croissance démographique constante réjouit autant les chasseurs qu’elle désespère les agriculteurs qui voient leurs champs ravagés par le Sus scrofa scrofa. C’est la lecture d’un fait divers opposant des agriculteurs à des chasseurs qui pratiquaient l’agrainage dans la forêt voisine qui a inspiré Sarah Arnold, même si elle se défend d’avoir réalisé un film thématique : « Le projet n’était pas de faire un film sur la chasse, mais d’évoquer les mécaniques de pouvoir et de prédation économique qui sous-tendent nos sociétés contemporaines ».

Le sanglier, c’est justement l’emblème des Ardennes où a été réalisée une partie du film, et on voit même le personnage de Fulda devant la statue monumentale de Woinic, le sanglier de 8,5 m de haut qui trône sur une aire d’autoroute. Une introduction présente le personnage de Brun, céréalier en faillite du fait des ravages causés à ses cultures, qui à bout de nerfs, abat un propriétaire de chasses voisin (dans un très efficace plan d’ensemble, comme quoi ça peut servir dans un récit).

Un panneau annonce qu’une année est passée, et on se retrouve dans la brigade de gendarmerie du coin, avec deux arrivées concomitantes : celle de Fulda Orsini, un adjudant rétrogradé maréchal-des-logis-chef et muté de Corse dans le Grand Est, et Stéphane, la psychologue envoyée dans le cadre d’un plan national. Le premier est dépressif et fantasque, et il est joué par Alexis Manenti, un des acteurs en vogue, qui d’habitude joue plutôt des personnages battants, comme dans “Les Misérables” de Ladj Li. Ce recours au contre-emploi est confirmé par Chaton, le personnage du binôme d’Orsini, un mâle alpha ambitieux et délateur joué par Vincent Dedienne. La psychologue, incarnée par Ella Rumpf est accueillie comme un chien dans un jeu de quille, le commandant lui concède comme bureau un placard à balais digne de “Brazil”, et elle doit rassurer Orsini ainsi : “Rassurez-vous, je suis aussi incompétente qu’un homme”.

On est dans le registre de la fable, les pas de côté dans l’onirisme et le burlesque sont fréquents, et l’arrêt à deux occasions de la caméra sur le panneau de lieu-dit “Sérieux” (j’ai vérifié, ça existe à Exermont à la limite de la Meuse et des Ardennes) évoque plus l’exclamation de celui qui ne croit pas à une histoire que la profession de foi. C’est très souvent drôle, grâce à des dialogues ciselés et à des situations absurdes, comme cette course-poursuite menée de nuit par Orsini et Stéphane sous ecstasy à la poursuite de trafiquants de sangliers géants Attila (ça existe, mais en Asie mineure et non en Pologne), et où Stéphane qui procède à la psychanalyse sauvage de Fulda, est vue à travers les lunettes de visée nocturne que porte ce dernier.

Ce premier film de Sarah Arnold est insolent, décalé et par moment jubilatoire. Même si les registres sont très différents, il m’a plusieurs fois évoqué l’excellent “Le Règne animal” de Thomas Cailley, par cette attention portée au vivant, cette capacité à chevaucher plusieurs genres et l’ambition du projet. Après “Le Triangle d’or” d’Hélène Rosselet-Ruiz, voici encore un premier film d’une cinéaste qui mérite qu’on soit attentif à ses futures réalisations.

Cluny

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