Film français de Jeanne Herry
Genre : Drame
Interprètes : Adèle Exarchopoulos (Garance), Sara Giraudeau (Pauline), Sarajeanne Drillaud (Judith), Anne Suarez (Marianne), Mathilde Roerich (Charlotte)
Durée : 1 h 55
Note : 8/10
En deux mots : En évitant les pièges du film démonstratif, et grâce à un duo d’actrices impeccables, Jeanne Herry nous propose un film très convaincant.
La réalisatrice : Née en 1978 à Paris, Jeanne Herry est la fille de Miou-Miou et de Julien Clerc. Elle se forme à l’École Internationale du Théâtre avant d’intégrer le Conservatoire d’art dramatique de Paris. Elle tourne un premier court métrage en 2009, “Marcher”. Elle réalise son premier long en 2014, “Elle l’adore”, suivi en 2018 de “Pupille” puis en 2023 de “Je verrai toujours vos visages”.
Le sujet : Garance est une jeune actrice qui se définit elle-même comme galérienne. Elle gère et assure tout de son mieux, vaillante, joyeuse, bon petit soldat, et elle trouve dans l’alcool un carburant, un réconfort inconditionnel. Garance change de vie et commence alors un parcours de huit ans de déménagements, de travail, de rencontres, de fêtes et d’angoisses, de joies et de coups durs. Une révolution intime, amicale et sexuelle, mais elle consomme toujours plus. Jusqu’à la potentialité de la mort.
La critique : La question que je me posais avant de voir le film, était de savoir si celui-ci allait se présenter sous la forme d’un film-dossier. Après le parcours du combattant de l’adoption avec “Pupille”, après la justice restaurative avec “Je verrai toujours vos visages”, allions-nous avoir droit à un film didactique sur les ravages de l’alcoolisme ? J’avais été très partagé sur le film précédent, intéressé par la précision des informations sur ce nouveau dispositif, touché par la sincérité de certaines scènes, mais aussi dérangé par la sur-écriture de certaines autres, conçues trop visiblement pour donner lieu à des morceaux de bravoures.
Le début du film ne m’a pas vraiment rassuré. Les scènes d’exposition nous montrent Garance, actrice qui enchaine les petits cachets pour faire ses heures, théâtre d’auteur en troupe, spectacles pour enfants, doublage de télénovelas… Toujours à la bourre, elle ne trouve pas véritablement plus d’équilibre dans sa vie personnelle, entre squat chez les uns et les autres, fêtes alcoolisées, ou annonce à son (ex)copain au bout d’une heure de rencart “Tiens au fait, jeudi je me fais avorter”. Elle est sympathique, bordélique, elle a son franc-parler et elle n’hésite pas à inventer les pires bobards pour justifier ses retards ; elle m’a rappelé quelqu’un avec qui j’ai travaillé, et pour lequel on avait arrêté de compter ses grand-mères décédées à cinq… Bref, elle est attachiante, mais surtout elle en est à deux litres de vin par jour. Ce début de film semble contaminé par la personnalité de Garance, avec un récit en boucle, des scènes qui se répètent et là je me suis inquiété.
Et puis arrive Pauline. Pauline, avec sa douceur et sa fragilité qui fait qu’on s’inquiète pour elle du risque de se faire arrêter par les Gardiens de la Révolution, vu que c’est Sara Giraudeau. Là, le récit se structure, et se dote d’un enjeu : l’amour de Pauline suffira-t-il à dévier Garance de sa trajectoire mortifère ? Garance, qui avait répondu au comptoir à une fille qui lui demandait si elle était gouine “Euh… pas beaucoup“ (je ne spoile pas, c’est dans la bande-annonce), tombe follement amoureuse de Pauline, et Pauline de Garance. Résonne alors la voix de Macron : miracle, c’est le confinement qu’elles vont passer ensemble.
C’est en lisant le dossier de presse que j’ai compris que l’histoire s’étirait sur huit ans, j’ai dû manquer quelques marqueurs temporels, à moins que ce soit du fait de la cyclicité de ce qui arrive à Garance : déni, non de son alcoolisme (plusieurs fois elle se présente en disant :“Je suis alcoolique“), mais des conséquences sur sa vie sociale et affective, isolement progressif avec la perte de ses différents emplois qui culmine avec le moment terrible où toute sa troupe de théâtre lui signifie que ce n’est plus possible, plus par la douleur qu’elle leur impose de la voir sombrer que par ses retards ou ses oublis, confrontation au cancer de sa sœur qui la renvoie à ses responsabilités vis-à-vis de sa nièce qu’elle adore.
La rencontre avec une addictologue (formidablement jouée par Hélène Alexandridis) qui sait la confronter à la réalité tout comme la prise de conscience des raisons amoureuses et familiales qui la poussent à vouloir vivre, lui permettent de sortir enfin de cette spirale infernale -et nous avec. Le film repose sur les épaules d’Adèle Exarchopoulos, présente dans tous les plans du film ; je l’ai entendu présenter Garance comme quelqu’un qui veut le bien de tous : bonne actrice, bonne sœur, bonne tata… et qui ne fait du mal qu’à elle-même. Cette conception de son personnage explique la perception que j’ai eu dans le film, de la justesse de son impressionnant jeu d’équilibriste entre sa nature profonde solaire et drôle, et sa face noire et autodestructrice. Nommée deux fois ces quatre dernières année pour le César de la meilleure actrice pour “Rien à foutre” et “L’Amour ouf”, peut-être sera-ce cette année enfin la bonne ?
Cluny

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