Film français de Charline Bourgeois-Tacquet
Genre : Comédie dramatique
Interprètes : Léa Drucker (Gabrielle), Mélanie Thierry (Frida), Charles Berling (Henri), Laurent Capelluto (Kamyar), Marie-Christine Barrault (Arlette).
Durée : 1 h 38
La note : 7/10
En deux mots : Sur fond de charge mentale dans les CSP++++, un portrait attachant porté par une Léa Drucker tout en énergie.
La réalisatrice : Née en 1986 à Royan, Charline Bourgeois-Tacquet fait des études de lettres avant de travailler aux éditions Grasset. Elle réalise deux courts métrages, “Joujou”, en 2015, présenté au festival Chéries-Chéris, et “Pauline asservie”, présenté notamment au festival de Cannes 2018 dans la compétition courts de la Semaine de la critique. Son premier long métrage, “Les Amours d’Anaïs’, est sélectionné à la Semaine de la critique 2021.
Le Sujet : Gabrielle est une chirurgienne d’âge mûr, sans enfant, dont la vie est entièrement accaparée par son travail et ses responsabilités. Lorsqu’une écrivaine vient passer quelques semaines dans son service pour les besoins d’un roman, sa vie commence à changer.
La critique : Pour écrire cette critique, j’ai revu sur Canal+ “Les Amours d’Anaïs” que j’avais déjà beaucoup aimé à sa sortie. Il y a de nombreuses similitudes entre les deux premiers longs métrages de Charline Bourgeois-Tacquet : une femme toujours en mouvement, un sens du rythme dans la narration en faisant un bon usage de l’ellipse, un recours à la musique classique -ou pas- pour apporter des respirations, une rencontre coup de foudre entre deux femmes d’âges différents dont l’une est écrivaine, une mère gravement malade, le tout dans un univers de grande bourgeoisie intellectuelle. Gabrielle est une Anaïs trente ans plus tard, qui se serait structurée et qui aurait su se bâtir des convictions et une carrière.
“La Vie d’une femme” est un titre potentiellement trompeur. Il ne s’agit pas d’un biopic, et les étapes précédentes de la biographie de Gabrielle ne sont évoqués que par leurs conséquences sur sa vie d’aujourd’hui. Il s’agit au mieux d’une tranche de vie de deux ou trois ans, avec quelques arrêts sur image illustrés par un découpage en 11 chapitres : “Je veux tout”, “Alter ego”, “Reconstruction”, “D’où l’on vient”…, dont les titres, on le voit, sont souvent porteurs d’un double sens. La femme en question, c’est donc Gabrielle à l’aube de la cinquantaine.
Sujet riche, parce que Charline Bourgeois-Tacquet a choisi délibérément de d’éloigner des figures féminines sacrifiées de la littérature classique. “ C’est une femme accomplie, qui s’est déployée sans renoncer à rien et sans rien devoir à personne. C’est l’anti-Anna Karénine ! ” Sujet intéressant, car multiple. Gabrielle est tout à la fois une chirurgienne (comme le père de Léa Drucker) en reconstruction maxillo-faciale reconnue, professeur de médecine (on la voit remettre au pas un bataillon d’internes, j’aurais pas aimé me prendre un savon pareil !), une cheffe de service dans l’Assistance Publique d’aujourd’hui, avec tous les combats à mener pour résister à la logique bureaucratique de la rentabilité, et qui n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis (“Chef de service un jour, chef de chantier toujours !”), une fille qui devient tutrice de sa mère atteinte d’Alzheimer, une épouse qui a fait le choix de ne pas avoir d’enfant (“Je n’ai pas besoin de me reproduire pour me sentir vivante”), et, comme ce n’était pas assez, une femme pour la première fois amoureuse d’une autre femme.
Cette vie est loin d’être un long fleuve tranquille, et on la voit passer d’un chantier à l’autre, symbolisé par un téléphone éternellement vissé à la main. Elle ne connait pas, ou en tout cas elle ne veut pas reconnaître le droit à la déconnexion, et elle s’insurge quand son adjoint depuis trente ans fait valoir ses droits à son congé de paternité, qualifiant cet acte de trahison. On le voit, la réalisatrice ne fait pas l’impasse sur les contradictions que doivent vivre les femmes de pouvoir, et certaines scènes m’ont rappelé la problématique rencontrée par le personnage joué par Virginie Efira dans “Soudain”, Gabrielle ayant d’ailleurs moins d’état d’âme à assumer son statut d’autorité.
“La Vie d’une femme” ne prétend pas être porteur d’un message sur la charge mentale ou l’égalité des droits, il n’y en a pas besoin. Il aborde de façon incidente de nombreuses questions : l’usure du couple, l’injonction à la maternité, la dépendance en fin de vie, l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, mais ce qui captive le spectateur, c’est de réussir à suivre cette femme qui va à 100 à l’heure, de lui pardonner sa brusquerie au regard de son dévouement aux autres et son sens du devoir. Et quand cette femme, c’est Léa Drucker au sommet de sa forme, ça donne un film très convaincant.
Cluny

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