Film français de Judith Godrèche
Genre : Drame, Récit autobiographique
Interprètes : Tess Barthélémy (Annie à 17 ans), Valérie Dréville (Annie aujourd’hui), Maïwène Barthélémy (Claudine), Victor Bonnel (H).
Durée : 1 h 57
Note : 6/10
En deux mots : Adaptation un peu trop sage du livre d’Annie Ernaux.
La réalisatrice : Née en 1972 à Paris, fille d’une psychomotricienne et d’un psychanalyste, Judith Godèche commence très tôt à jouer devant une caméra, en l’occurrence celle de Nadine Trintignant dans “L’été prochain”. Elle devient l’égérie du cinéma d’auteur : Benoit Jacquot, Jacques Doillon, Olivier Assayas. En 2009, elle réalise son premier film, “Toutes les filles pleurent”. En 2023, elle tourne pour Arte la série “Icon of french cinéma”
Le sujet : Annie Ernaux est sollicitée pour une signature de son dernier ouvrage dans la ville de son enfance, Rouen. Alors qu’elle s’y rend, elle est prise d’un vertige et replonge dans le souvenir de l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur le reste de son existence.
La critique : “Mémoire de fille” est un des rares livres d’Annie Ernaux que je n’avais pas lu. Dans la perspective de cette critique, j’ai donc réparé cet oubli il y a quelques jours, tout en étant conscient que la découverte du livre dont a été inspiré un film juste avant la vision de celui-ci risque d’amener à une réaction semblable à ce jeune spectateur interviewé par la RTBF à la sortie de la projection de “Tintin et le mystère de la Toison d’Or ” et qui regrettait que le Capitaine Haddock n’ait pas la même voix que dans les albums.
Globalement, le film se veut très fidèle à l’œuvre d’Annie Ernaux, à la fois dans les scènes racontées (il est dit dans le livre que la mère a une 4CV, et là on a bien une 4CV !), et dans la structure en deux parties : la colonie et l’année qui a suivi, avec des va-et-vient que l’autrice fait sur son double processus de conscientisation et d’écriture. Sur ce dernier point, Judith Godrèche tente de montrer aussi ces deux temporalités, en commençant par l’arrivée de Valérie Dréville qui joue l’écrivaine à Rouen pour une séance de signature, mais ça n’apporte rien à l’histoire, à l’opposé du livre où la future Prix Nobel s’interroge en permanence sur la pertinence de raconter tel ou tel fait, et d’en préciser le point de vue.
La vraie présence de l’œuvre à l’écran, ce sont les passages lus en voix off, notamment au début et à la toute fin, qui apportent ce que l’image ne peut pas montrer, le cheminement mental d’Annie Ernaux revenant sur “la fille de 58”, et pour laquelle elle s’interroge sur l’emploi du “je” ou du “elle”, tranchant en faveur d’une troisième personne très durassienne. Cette absence d’introspection réflexive se fait sentir, et ce ne sont pas les gros plans appuyés sur le (joli) minois interloqué de Tess Barthélémy qui permettent de combler ce manque.
Je voudrais profiter de l’occasion pour faire un constat, doublé d’un coup de gueule : depuis que j’ai repris mes critiques, après 12 années de latence, je me rends compte que dans deux films sur trois je suis gêné par l’abus du gros plan. Le summum a été atteint dans “La Frappe”, mais de nombreux autres films souffrent de ce syndrome : “L’Inconnue”, “Le Passage”, ou encore “Les Héros du Louvre”, ce qui tendrait à montrer que ce n’est pas une question générationnelle mais un effet de mode. Le gros plan fait partie de la grammaire du cinéma, certes, et on sait les effets qu’il procure : isolement du personnage, sensation d’étouffement, impression documentaire surtout si on y rajoute une caméra parkinsonnienne.
Mais l’alternance avec des plans plus larges : plans américains et italiens, plans de demi-ensemble, plans d’ensemble voire de grand ensemble permet de situer le lieu de l’action et son environnement, le placement des interlocuteurs, la tonalité générale. Ici, on a bien compris que la réalisatrice veut signifier qu’Annie est aussi perdue dans cette immense colo que Fabrice à la bataille de Waterloo, mais justement, c’est bien dommage d’avoir un immense château à sa disposition pour n’en filmer que les plafonds en contre-plongée ! Bref : RENDEZ-NOUS LES PLANS LARGES !!!
Ancien directeur de colos (j’en ai une quarantaine à mon palmarès de 1984 à 2004), je me réjouissais de voir un film se déroulant dans ce cadre, ils ne sont pas si nombreux : “L’Argent de Poche”, “La meilleure façon de marcher”, “Préparez vos mouchoirs”, “Nos jours heureux”. Las, et là le film est fidèle au livre, la colo n’est qu’une toile de fond, d’autant plus que n’ayant pas encore passé son stage de monitrice, Annie est animatrice volante et adjointe de l’assistante sanitaire. Le film nous montre une époque où les instits n’avaient pas encore déserté l’éducation populaire, et où une fille d’épicier binoclarde et catho faisait tâche dans une équipe d’animateurs qui se revendiquent de la laïcité ; elle montre aussi une époque où la population très jeune des animateurs est laissée livrée à elle-même (on voit le dirlo faire son petit discours d’accueil, et puis basta), et où les notions de violences sexuelles et sexistes attendront six décennies pour y être abordées.
Judith Godèche au nom de l’intersectionnalité sans doute, introduit des éléments qui ne sont pas dans le livre : des animateurs racisés -dans le livre, rien n’est spécifié, puisque ce n’est pas un sujet -, Annie qui assiste subjuguée à une lecture d’“Une saison en enfer” par Séphora Pondi, et l’ajout d’un personnage -un des deux seuls enfants qui aient du dialogue, un petit Mehdi qui s’inquiète pour son frère combattant FLN. Pourquoi pas. Dans une des première pages, Annie Ernaux écrit certes : “Cette année-là, ils ont été aussi des milliers de soldats du contingent à partir en Algérie pour ramener l’ordre. (…) Ils sont venus en permission, ont rapporté des colliers, des mains de fatma et un plateau en cuivre, puis ils sont repartis.” La guerre d’Algérie n’est pas niée, pour les jeunes elle est une épée de Damoclès comme dans “Les Parapluies de Cherbourg”, elle revient au détour d’une phrase mais n’est pas au cœur de leurs préoccupations. Je ne peux que le comprendre, moi qui ai annoncé en pleine colo au mois d’août 1991 que Mitterrand venait de déclarer que la France était en guerre à des animateurs qui trouvaient que ma sensibilisation pour le prochain grand jeu n’était pas terrible.
“Mémoire de fille” est un film tout à fait respectable, sur un sujet qui ne pouvait que toucher Judith Godrèche qui a dénoncer l’emprise de réalisateurs comme Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Elle met en scène sa fille, Tess Barthélémy, qui porte son personnage avec intensité. La reconstitution est soignée, l’image léchée, mais en ne faisant entendre qu’une partie du propos d’Annie Ernaux, le film perd une partie de ce qui en faisait sa spécificité.
Cluny

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