Film français de Julien Gaspar-Oliveri
Genre : Drame
Interprètes : Diego Murgia (Enzo), Bastien Bouillon (Anthony), Romane Fringelli (Carla), Héloïse Volle (Roxane).
Durée : 1 h 46
La note : Quelque part entre 0 et 5/10
En deux mots : À trop choisir la radicalité, le réalisateur impose au spectateur une expérience pénible ; le sujet méritait peut-être un autre traitrement.
Le réalisateur : Julien Gaspar-Oliveri se forme au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, tout en débutant le cinéma. Son moyen métrage « Villeperdue » reçoit un bon succès critique et connait une sortie au cinéma. « L’Âge tendre » est nommé aux César pour le meilleur court métrage de fiction. En 2024, sa mini-série Arte « Ceux qui rougissent » remporte le prix de la meilleure Série à Séries Mania, ainsi qu’une sélection à Cannes Séries. « La Frappe » est son premier long-métrage.
Le Sujet : Enzo, 19 ans et sa sœur Carla, 20 ans, sont livrés à eux-mêmes depuis plusieurs années. Quand leur père, Anthony est libéré de prison, Enzo voit la promesse fragile d’une famille à reconstruire contrairement à Carla pour qui l’idée reste inconcevable. Rattrapé par son passé, Enzo doit se confronter à une vérité qu’il a trop longtemps gardée pour lui.
La critique : Ma difficulté avec ce film est apparue dès qu’il s’est agi de faire comme pour toutes les autres critiques, à savoir commencer par attribuer une note. Au-delà des habitudes scolaires, le choix de noter les films repose sur l’intention de donner une impression globale et d’opérer une première graduation de la satisfaction. D’ailleurs, pendant mes 14 années de latence critique, mes proches a priori anciens lecteurs des premières critiques clunysiennes me posaient tous la même question à la sortie de la salle : « Alors ? Combien ? » Mais que note-t-on à la réception d’un film : l’importance de la thématique abordée et la sincérité du propos ? les choix dans la façon de filmer et l’adaptation de ces choix à l’intention énoncée ? le plaisir et la satisfaction dans l’expérience de spectateur ?
Sur ces trois critères, seul le premier pourrait agir en faveur de « La Frappe ». Visiblement Julien Gaspar-Oliveri porte cette problématique depuis longtemps : « Sans doute parce que c’est lié à mon histoire et que je fais partie du sujet. À un moment, je me suis dit que je n’avais pas du tout envie de travailler sur un récit autobiographique. » On comprend l’idée essentielle du film, appliquée à la situation d’inceste : « On ne peut pas cesser d’aimer ses parents, même quand ils nous ont détruits », et illustrée par cette phrase prononcée à plusieurs moments par Enzo comme par Clara « On est une famille », avec une virulence dans l’affirmation qui dissimule mal l’énorme point d’interrogation. Dans la façon de supporter cette douloureuse vérité, Clara réagit par la colère, alors qu’Enzo est en plein déni. Dans un milieu que l’on devine très populaire, voire proche de la marginalité, la sœur a acquis la capacité à formuler ses émotions, alors que son frère n’a pas accès aux mots, et on le sait, quand les mots ne sont pas là, alors viennent les coups.
Pourtant, durant tout le film, j’ai douté de la sincérité du propos, saisi par une impression de fake, de fabriqué, de recherche de « l’effet onde choc » vantée sur l’affiche, et ce n’est qu’à la lecture d’une interview du réalisateur que j’ai pu lever ces doutes. La faute sans doute au deuxième critère, celui du choix de la façon de filmer. Julien Gaspar-Oliveri a fait deux choix radicaux. Le premier porte sur le « système de tournage », qu’il résume ainsi : ne jamais répéter avec les acteurs et toujours inviter l’accident plutôt que le plan parfait. Malheureusement, cette absence totale de direction d’acteurs débouche sur des scènes qui relèvent des séances d’impro de l’atelier théâtre de la 4° B, avec crispation de mâchoires, riboulement d’yeux et braillements hystériques : la sincérité ne se mesure pas en décibels.
Le deuxième choix porte sur le cadrage des plans. On est perpétuellement en plans très serrés sur Enzo et Clara avec une caméra portée qui accentue l’impression de saccades ; ces gros plans voire ces très gros plans finissent par réduire les individus à des corps, à des membres ou des surfaces de peau. Si on n’avait pas eu un mini-travelling sur la route des calanques à la sortie de prison du père, et si on n’avait pas vu que la région PACA cofinançait le film, on aurait pu se croire à Bobigny, à Roubaix ou à Pétaouchnock. Les individus ne sont jamais inscrits dans des espaces sociaux, alors qu’il y a pourtant des moments collectifs : l’anniversaire de la copine d’Enzo, la fête chez la mère d’Anthony, la séance de karting. On comprend l’intention, celle de figurer l’enfermement dans les traumatismes de la parole non-dite, mais cette impression d’étouffement rend la vision du film extrêmement pénible.
Et nous voilà au troisième critère : celui de mon expérience de spectateur. Pour toutes les raisons expliquées plus haut, c’est clairement la plus pénible que j’ai endurée depuis des décennies. J’ai délibérément et plus que d’ordinaire écrit cette critique à la première personne, et je suis persuadé que d’autres pourront bien plus adhérer au propos du réalisateur, et c’est tant mieux.
Cluny

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