Film américain de Brandt Andersen
Titre original : I was a stranger
Genre : Drame, film de guerre
Interprètes : Yasmine Al Massri (Dr Amira Homsi), Yahya Mahayni (Mustafa), Omar Sy (Marwan), Ziyad Bakri (Fathi), Constantine Markoulakis (Stavros).
Durée : 1 h 45
La note : 5/10
En deux mots : Les bons sentiments ne font pas automatiquement les bons films, épisode 342.
Le réalisateur : Né en 1977 à Tampa, Brandt Andersen est un producteur et activiste américain. Il fonde une entreprise de technologie en 1998 qu’il manage jusqu’en 2005. Il dirige une équipe de NBA G League de 2006 à 2013 ; dans le même temps il obtient une licence en beaux-arts. Il travaille ensuite pour l’agence des Nations-Unies pour les réfugiés. En 2017 avec l’association CARE, il enseigne le cinéma en Jordanie à des adolescents syriens. En 2020 il réalise « Refugee », un court-métrage avec Yasmine Al Massri et Omar Sy.
Le sujet : Une tragédie frappe une famille syrienne à Alep, déclenchant une réaction en chaîne d’événements dans quatre pays différents impliquant des personnes unies par un lien de parenté, dont une doctoresse et sa fille, un soldat, un passeur, un poète et un capitaine des garde-côtes.
La critique : Depuis que j’ai repris la rédaction de mes critiques après une décennie de latence, l’idée que ce qui est au centre du processus de réception d’une œuvre est la question de la formation du jugement s’est amplement confirmée. Dans ma dernière critique sur « La Chaleur », je classais les films en trois catégories : ceux dont on sait immédiatement qu’on va les aimer, ceux dont on confirme très vite tous les aprioris négatifs, et tous les autres – qui forment la grande majorité. Comme je le proclamais en exergue de mon ancien blog, je ne suis pas masochiste, et je ne vais voir que les films qui m’intéressent, ou au moins auxquels j’ai envie de donner une chance – sauf de rares cas où la dénonciation me semble un devoir, notamment face à une compromission mercantile ou à un propos politique inacceptable, hélas dans l’air du temps.
Pour ce premier long métrage de Brandt Andersen, la formation de ce fameux jugement a ressemblé furieusement à une case de Hergé, avec le Cluny angélique qui se félicite d’une œuvre qui démontre à ce point que les immigrants ne viennent pas en Europe pour des raisons de confort, mais bien de survie, et un Cluny diablotin qui n’en peut plus de la surenchère doloriste et finit par ne plus voir que la grosseur des ficelles de l’apitoiement, constatant la victoire par KO des excès de la forme sur la noblesse du propos.
Personne ne peut douter de la légitimité et sans doute de la sincérité du réalisateur, qui a travaillé pendant des années avec des associations humanitaires d’aide aux réfugiés, et on sent que la réalité de la violence et de la cruauté de la guerre civile en Syrie lui est familière. Le réalisme des scènes de bombardement, d’exécutions sommaires, de règlement de compte et de corruption est là pour le démontrer. Le réalisateur a choisi de filmer ses scènes comme une captation de reportage de guerre, avec un cadrage serré sur les protagonistes en caméra portée qui privilégie les longs travellings arrière, ce qui renforce l’impression constante de menace.
La structure non-linéaire de la narration est intéressante, même si elle n’est pas forcément innovante. Le film est découpé en cinq parties, annoncées par des panneaux au nom du personnage principal, et qui souvent commence par un léger flash-back pour permettre de se situer par rapport au tableau précédent, et qui amène parfois à ce qu’une même scène nous soit montrée deux fois, mais de points de vue différents. Ce procédé, entre « Babel » et « La Ronde », se justifie par la forme nécessairement erratique du parcours des réfugiés.
Un des principaux défauts du film est son manichéisme. Les méchants sont vraiment très, très méchants, que ce soit le chef des services secrets de Bachar, qui jubile dans sa violence perverse, à l’image d’un Amon Goetz s’entrainant à tirer sur les déportés à son petit déjeuner, ou le passeur, joué par un Omar Sy à contre-emploi, et dont la faconde habituelle prend un aspect terrifiant quand elle est mise au service du mal, ou plus exactement de l’appât du gain, comme nous le suggère sans grande subtilité le dollar en or qui pend à son rétroviseur.
Et bien sûr, les gentils sont très gentils : la docteure offre son gilet de sauvetage à une enfant inconnue, alors que l’issue tragique du voyage vers la Grèce du zodiac au moteur cacochyme est plus que certaine. Quant au capitaine de garde-côtes grec, mâchoire crispée et regard fixe, il met dans son obstination à poursuivre un massage cardiaque sans espoir toute la détresse d’un Schindler qui se désespère de ne pas avoir pu en sauver plus. Mais Brandt Andersen n’est pas Steven Spielberg, loin s’en faut.
« Le Passage » est l’adaptation en long-métrage d’un premier court-métrage de 23 minutes, avec les mêmes acteurs. C’est peut-être là que réside la source du problème : ce qui est supportable sur une courte durée ne l’est pas forcément sur plus d’une heure et demie. Je relisais ma critique de « Babel », où je soulignais combien les moments de respiration, voire de légèreté étaient bienvenus dans un récit aussi noire ; c’est ce qui manque cruellement au récit de Brandt Andersen, et ce qui nous oblige à vivre cette expérience de spectateur en apnée.
Cluny

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