ILO ILO

Critique initialement publiée le 9 septembre 2013

Film singapourien d’Anthony Chen    

Interprètes : Yann Yann Yeo (La mère), Tianwen Chen (Le père), Angeli Bayani (Teresa), Koh Jia Ler (Jiale)

Durée : 1 h 39  

La note : 7/10

En deux mots : Premier film subtil et réussi sur un sujet grave.

Le réalisateur : Né en 1894 à Singapour, Anthony Chen a suivi les cours de la National Film and Television School à Londres. Il réalise plusieurs courts métrages qui sont remarqués dans des festivals dont « Ah Mah » en 2007 qui obtient à Cannes la mention spéciale du Jury.

Le sujet : A Singapour à la fin des années 90, la mère de Jiale, un garçon turbulent, attend un enfant. Dépassée par son fils, elle décide de prendre une bonne philippine, Tessy. Alors que la crise économique se met à sévir, conduisant le père de Jiale au chômage et menaçant l’emploi de sa mère, Jiale soumet la patience de Tessy à rude épreuve.

La critique : Coïncidence curieuse, voici deux films asiatiques coup sur coup qui parle de la relation particulière entre une bonne et la famille qui l’accueille. Après « Une Vie simple » qui se passait à Hong Kong, voici maintenant « Ilo Ilo » qui se déroule à Singapour. La relation des domestiques avec leurs patrons a toujours fourni un matériel intéressant au cinéma, de « La Règle du Jeu » à « The Servant« , en passant par « Le Journal d’une Femme de chambre« , « Gosford Park » ou « La Couleur des Sentiments« . La quasi-disparition des bonnes en Europe a amené cette thématique à fleurir sur d’autres terres comme le chilien « La Nana« , ou le sud-coréen « The Housemaid« .

Couronné à Cannes par la Caméra d’Or qui récompense le meilleur premier film, « Ilo Ilo » présente la particularité d’adopter le point de vue de la famille. Du fils Jiale d’abord, puisque c’est lui qui ouvre le film, par une scène où il pique une crise dans le bureau du surgé de son école. De la mère ensuite, secrétaire de direction dans une boîte où sévit une vague de licenciements, enceinte d’une petite sœur à venir et dépassée par cet enfant tyran. Du père enfin, VRP d’une entreprise de vitrerie qui joue les économies du ménage à la bourse et laisse la conduite des affaires domestiques à son épouse. Tessy arrive dans cette famille au bord de la crise de nerfs, après un rapide conciliabule entre la mère et son mari, la première demandant au second de ne pas choisir une Indonésienne, puisqu’ils ne parlent pas le malais.

Philippine elle sera donc, puisque là-bas on parle aussi l’anglais, et c’est visiblement le seul critère qui a intéressé les parents de Jiale. De la province d’Ilo Ilo plus précisément, mais ça on le sait en lisant le dossier de presse, puisque l’identité personnelle de Tessy est comme confisquée à partir du moment où elle pénètre dans cet appartement, à l’image de son passeport que lui retire sa patronne à son arrivée. C’est donc avec la famille qu’on reconstruit le puzzle de cette identité : elle est chrétienne, puisqu’elle se signe avant de manger, elle a 28 ans, elle a un fils d’un an, elle a été coiffeuse, elle sait conduire et oui, elle fume.

Quand la voiture de la famille tombe en panne, Jiale et Tessy descendent pour pousser, mais en vain. Le père comprend qu’il faut qu’il pousse pour espérer mettre en branle la voiture, mais il faut quelqu’un au volant. Il demande alors à Tessy si elle sait conduire, elle acquiesce et elle monte devant, sous le regard stupéfait de la mère. Ça dure une seconde, mais cela suffit à faire comprendre le processus interne de la mère qui découvre que Tessy peut exister en dehors d’une relation servile, et cela alors même qu’elle commence à ressentir de la jalousie devant l’affection de Jiale qu’elle a su conquérir. Cette scène résume bien la subtilité constante d’Anthony Chen, qui fait avancer cette histoire simple par petites touches, à coup de scènes courtes.

Une autre scène illustre cette maîtrise impressionnante pour un premier film. Par maladresse, Tessy fait tomber une rampe de linge. Se sentant en faute, elle se précipite pour la ramasser, la caméra portée la suit dans cette urgence, en plan serré sur elle. Hors champ on entend un bruit sourd, puis un plan large montre des pigeons qui s’envolent, la photographie devient surexposée comme un étourdissement en se resserrant sur Tessy apeurée, avant qu’un autre plan large pris de loin nous montre des policiers courant vers un corps défenestré. Ce télescopage de la crainte de Terry et du désespoir d’un anonyme s’inscrit dans le choix d’Anthony Chen de placer l’action à la suite de la crise de 1997, dont les effets se ressentent dans tous les aspects de la vie de la famille, à commencer par le travail de la mère qui tape à la chaîne les courriers de licenciement.

L’autre qualité du film, c’est de nous révéler progressivement la nature complexe des personnages. En même temps qu’on découvre l’identité et la personnalité de Tessy, on arrive à dépasser la première vision de cette famille qui semble se résumer à un enfant-roi odieux et pervers, à une mère acariâtre et un père lâche et dépassé. Tessy et la crise agissent comme des révélateurs, dévoilant l’humanité qui existe chez chacun d’eux, à commencer par Jiale dont on devine que l’arrivée annoncée d’une petite sœur menace le statut privilégié et explique ce comportement tyrannique. On pense à Edward Yang dans cette capacité à saisir le détail pour composer un ensemble avec délicatesse, et il est des références plus déshonorantes.

Cluny

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