MOULIN

Film franco-hongrois de László Nemes

Genre : Drame, Film historique

Interprètes : Gilles Lellouche (Jean Moulin), Lars Eidinger (Klaus Barbie), Louise Bourgoin (Comtesse de Forez).

Durée : 2 h 14

Note : 6/10

En deux mots : László Nemes et surtout son scénariste Olivier Demangel tombent dans le piège du romanesque pour habiller des dix derniers jours du martyr de la Résistance.

Le réalisateur : Né en 1977 à Budapest, László Nemes grandit à Paris, et étudie à Sciences Po, puis à la Tish School of the Arts à New York. Il est assistant de Béla Tarr sur “L’Homme de Londres”. En 2006, il réalise son premier court métrage “With a Little Patience”. En 2015, il tourne son premier long, “Le Fils de Saul” sur un membre du Sonderkommando à Auschwitz, qui obtient le Grand Prix au Festival de Cannes et l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Il réalise ensuite “Sunset” (2018), puis “L’Orphelin” (2025).

Le sujet : Juin 1943, Jean Moulin, chef de la Résistance, est arrêté alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée Secrète. Interrogé par Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, Moulin est entraîné dans une confrontation implacable. Son ultime combat face à la manipulation et la brutalité commence.  Le destin de la France libre en dépend. 

La critique : “Moulin” fait partie de ces films pour lesquels aucun avis ne s’impose à moi lors de sa vision : ce n’est ni le chef-d’œuvre annoncé par certains, ni non plus un navet. Trois heures après sa vision, je reste perplexe, et je vais essayer d’en faire un bilan équilibrant les éléments positifs, surtout provenant de la réalisation, et les faiblesses, essentiellement scénaristiques : “Moulin” est le premier film de László Nemes dont il n’a pas écrit le scénario ; peut-être aurait-il dû.

Le paradoxe c’est que Jean Moulin, qui a donné 434 fois son nom à des écoles, n’a laissé que très peu de traces directes : quelques photos, dont le fameux portrait avec écharpe et chapeau mou, un seul film d’une exposition agricole à Brou en 1939 quand il était préfet d’Eure-et-Loir ; et encore, on ne le voit que dans des plans d’ensemble, et le film tourné par l’instituteur d’un village voisin est muet.  Quant à sa voix, on ne possède qu’un enregistrement de 20 secondes quand il accueille Maryse Bastié au Bourget.

Même zone de flou pour ses dix derniers jours, ceux qui forment le sujet du film. Une des seules sources est une interview de Klaus Barbie en Bolivie en 1979, qui nie avoir torturé Max. Venant d’un homme qui a menti toute sa vie et n’a jamais eu le courage d’assumer, le fait qu’il nie va dans le sens de l’histoire racontée par le film. Dans cette zone d’ombre, le scénariste Olivier Demangel s’est engouffré : fausse libération de Moulin pour pouvoir mieux jouer sur l’ascenseur émotionnel, fausse fusillade mais avec des vrais balles pour ses voisins d’exécution. À tel point que j’ai dû vérifier la véracité de l’épisode du désaveu de Barbie par l’Obersturmbannführer-SS Karl Bömelburg, ainsi que la mort de Jean Moulin dans un train en route pour Berlin.

L’ajout le plus ridicule est celui du personnage de la Comtesse de Forez (pourquoi pas la Baronne de Beaujolais ?), chez qui Moulin sous sa couverture de peintre-décorateur nommé Jacques Martel, était censé jouer les Valérie Damidot. Cela nous vaut une scène entre “Papy fait de la résistance” et “Portier de Nuit” où Barbie force la comtesse jouée par Louise Bourgoin à danser une valse collé-serré avec Moulin.

On a beau être à Lyon, patrie de Faurisson, personne ne pense à minimiser la responsabilité de Klaus Barbie, confirmée par les témoignages lors de son procès, de l’arrestation des enfants d’Izieu à la déportation de 14 000 personnes en passant par l’assassinat de Marc Bloch. Alors quel besoin d’en rajouter dans le sadisme du Boucher de Lyon, que l’on voit frapper un vieillard en fauteuil roulant dans l’hôpital où Bömelburg vient de lui subtiliser Moulin ?

La première demi-heure après l’arrestation de Caluire (j’ai vu l’été dernier la maison du Docteur Dugoujon, elle ne ressemble vraiment pas à la bâtisse stalinienne trouvée à Budapest où a été tourné le film) relève plus de “Garde à vue” que de “L’Armée des ombres”, jeu de poker menteur entre Max et celui que De Gaulle qualifia d’“ennemi sans honneur”. La suite dans les sous-sols de l’École du service de santé militaire, siège de la Gestapo retrouve la percussion du “Fils de Saül”, avec un déchainement de violence à l’écran renforcé par une bande-son angoissante et une photographie crépusculaire  en 35 mm.

La peur de Moulin de parler sous la torture, lui qui connaissait tous les secrets de la résistance, fait penser au discours de Malraux : “Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé”. Gilles Lellouche incarne sobrement un Jean Moulin grave et habité ; quant à Lars Eidinger, déjà condamné au pire d’un acteur allemand selon Michel Hazavanicius à savoir “jouer un officier nazi dans un film français”, il a subi un isolement sur le plateau en raison de la lourdeur historique de son personnage.

Présent en compétition à Cannes, “Moulin” est reparti bredouille, alors que “Le Fils de Saül” avait remporté le Grand Prix. Logique, si on le compare à “Fjord” ou “Notre Salut”.

Cluny

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