NOTRE SALUT

Film français d’Emmanuel Marre

Sortie le 30 septembre

Genre : Drame historique

Interprètes :  Swann Arlaud (Henri Marre), Sandrine Blancke (Paulette), Mathieu Perotto (Gasque), Laurent Poitrenaux (Henriot)

Durée :  2 h 35

Note :  8/10

En deux mots : Un grand film sur la collaboration, et comment de compromis en compromissions on en vient à accepter l’inacceptable. Terriblement actuel.

Le réalisateur :  Né en 1980 à Cormeilles-en-Parisis, Emmanuel Marre fait ses études à l’Institut des arts de diffusion à Louvain-la-Neuve. Il tourne plusieurs courts métrages entre 2008 et 2017, avant un moyen métrage en 2018 “D’un château l’autre”. Il coréalise avec Julie Lecoustre son premier long métrage en 2021, “Rien à foutre”, son premier film en 2021, avec Adèle Exarchopoulos.

Le sujet : En septembre 1940, Henri Marre, alors âgé de 49 ans, se rend à Vichy dans l’espoir de diffuser son livre imprimé à compte d’auteur Notre salut, qui, selon lui, doit sauver la France de la débâcle. Dans cet ouvrage, Henri expose ses convictions patriotiques et sa méthodologie d’ingénieur : l’efficacité avant tout. Affirmant vouloir aider la France, il fait tout ce qui est nécessaire pour rester utile et, jour après jour, sert avec toujours plus d’habileté les rouages du nouvel ordre. 

La critique : Emmanuel Marre a expliqué la genèse de son projet : la découverte des lettres échangées pendant la guerre entre son arrière-grand-mère et son arrière-grand-père. Celui-ci, ingénieur de formation, avait fait un riche mariage et dilapidé la dot avant-guerre dans ses petites combines. Il a écrit et fait imprimer un livre, Notre salut, qui proposait d’importer d’outre-Atlantique les méthodes nouvelles de l’efficacité managériale : prévision, coordination, évaluation et de les appliquer au nouvel État Français et à sa révolution nationale. Lors de l’avant-première hier au Danton, Emmanuel Marre racontait qu’il avait constaté que ce livre trainait sur toutes les étagères de la famille, et que dans aucun exemplaire les pages brochées n’avaient été découpées.

Cette correspondance a servi de support pour l’écriture du scénario ; la lecture des lettres en voix off ponctue tout le récit, apportant souvent une précision ou un contrepoint à ce qui est montré. Le réalisateur a tout de suite vu ce que cette correspondance apportait pour traiter une des problématiques du film, l’interpénétration du politique et de l’intime, dans un cadre jusqu’à présent peu abordé dans le cinéma français, celui de la collaboration : le formidable documentaire “Le Chagrin et la Pitié” de Marcel Ophüls (1969), l’incontournable “Lacombe Lucien ” de Louis Malle (1974), “Section Spéciale” de Costa-Gavras (1975), et plus récemment “Les Rayons et les Ombres” de Xavier Giannoli.

Le film débute par une longue scène d’une soirée mondaine à Vichy durant l’été 40 où Henri Marre tente de placer son livre auprès des nouveaux décideurs afin de dégotter un poste dans un cabinet ministériel. La caméra virevolte à sa suite, passant d’une conversation à une autre, marquées par la futilité, la grandiloquence et le cynisme. Étonnamment, cette scène a été tournée avec comme participants de nombreux stagiaires de la haute administration actuelle, qui se sont dit passionnés par cette question du service d’un état d’extrême-droite, un an peut-être avant d’avoir à mettre en place la préférence nationale…

Emmanuel Marre explique que nos rétines ont été imprimées d’images d’archives, ou de reconstitutions académiques, et que cette période se présente à nous comme une suite de cartes postales. C’est pour rompre avec cette représentation qu’il a choisi de suivre ses personnages avec une caméra perpétuellement en mouvement, souvent portée, parce dit-il, contrairement au spectateur, “les gens qui traversent l’histoire n’en connaissent pas la fin”. C’est cette volonté d’une caméra au présent de l’action qui l’a amené à beaucoup improviser ; les acteurs mais aussi les techniciens ne savaient pas quand se terminerait chaque scène.

Dans le même ordre d’idée, Emmanuel Marre a décidé de souligner que l’action se déroule au présent en faisant appel à des musiques disco : “Life is life“ pour la scène de la visite du Maréchal à Limoges, “Popcorn“ pour une danse de salon lors de la réception chez le préfet, entre Jena Ortega dans “Wednesday” et Catherine Deneuve dans “8 Femmes ». C’est drôle, et ça fonctionne bien.

Henri Marre réussit finalement à se faire recruter comme chef régional du Commissariat à la Lutte contre le Chômage. Il applique avec beaucoup de conviction ses méthodes dans la mise en place de chantiers de grands travaux pour résorber le chômage ; partisan d’un management par l’exemple, il va sur le terrain. On le voit superviser une visite médicale humiliante qui a pour but de classer les chômeurs entre différentes catégories d’employabilité, ou visiter une charbonnière où il découvre la surqualification des ouvriers. Mais sa prétention à agir en ingénieur et à améliorer l’efficacité de son service se heurte rapidement à une réalité qu’il évite d’affronter : l’exclusion des juifs de la fonction publique, la mise en place du STO, puis la réquisition de camions pour déplacer des gens, et quand il s’étonne du nombre de personnes par camion, on le rassure en lui expliquant que les enfants, ça prend moins de place.

Ce glissement vers la collaboration active est d’autant plus impardonnable que le Commissariat à la Lutte contre le chômage, sous l’impulsion d’Henri Maux, a tenté de refuser l’inacceptable, à l’image de l’École des cadres d’Uriage : maintien de nombreux juifs dans leurs emplois, refus de prêter le serment au Maréchal, embauche de Bertie Albrecht… Dans son article de la Revue historique des armées, Antoinette Maux-Robert écrit : “Sur la centaine de cadres qui ont constitué le CLC, bien peu s’engagent sur la voie de la collaboration ; on les compte sur les doigts d’une main.“ On en connait déjà un.

Les choix de mise en scène rendent le film passionnant, et nous permettent d’éprouver pour Henri Marre de l’empathie, mais jamais de la sympathie – même s’il est facile de répondre 80 ans après à la question : qu’aurais-je fait à sa place ? Ma seule réticence découle sans doute de ce choix d’improvisation et d’écriture au montage (c’est d’ailleurs paradoxal que le film ait eu le prix du Scénario à Cannes) : certaines scènes s’éternisent ou se répètent, et les 2 h 35 auraient pu être légèrement raccourcies.

Le titre international est “A man of his time”. Par la pertinence des questions posées et des réponses envisagées, on peut vraiment affirmer que “Notre salut“ est aussi et surtout un film de notre temps.

Cluny

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