Film français de Louis Clichy
Genre : Animation, Comédie dramatique
Interprètes de doublage : Gary Clichy (Christophe), Rod Paradot (JB), Alexandre Astier (Michel), Brune Moulin (Clara).
Durée : 1 h 30
Note : 8,5/10
En deux mots : Merveille graphique, merveille narrative.
Le réalisateur : Né en 1977 à Chartres, Louis Clichy est diplômé de l’école des Gobelins. Il est remarqué par le studio Pixar pour son court-métrage “À quoi ça sert l’amour ?” Il collabore durant trois ans en tant qu’animateur sur “WALL-E” et “Là-haut” avant de revenir travailler en France. Il est choisi en 2014 comme réalisateur, auprès d’Alexandre Astier, pour l’adaptation de la bande dessinée “Astérix : Le Domaine des dieux”. C’est son premier long-métrage, qui est suivi de “Astérix et la potion magique” en 2016.
Le sujet : Dans une ferme au cœur de la Beauce, Christophe, 11 ans, règle ses pas sur ceux de son père. Mais à l’école, à la maison, sur le tracteur, Christophe penche… et tombe. Il est obligé de porter un corset pour filer droit. Tandis que la ferme traverse des moments difficiles, Christophe grandit comme il peut. Il découvre la musique et fait la rencontre de Clara, avec qui tout semble devenir possible.
La critique : Le film s’ouvre par une toile peinte de ciel bleu tendue au fond d’une classe, devant laquelle défile une série de gamins guidés par la voix off du photographe, jusqu’à ce petit blondinet qui lentement sort à chaque fois du cadre, victime de sa scoliose sévère. Pour avoir été dans une autre vie directeur d’école, j’ai reconnu la précision de l’évocation du défilé des mômes endimanchés guidés par la bonhommie un brin robotisée de l’homme de l’art, bienfaiteur de la coopérative scolaire.
Cette scène d’exposition de trois minutes dessinée – j’allais dire “tournée” – en plan fixe annonce le double registre du récit : celui de la drôlerie (“Allez, fais un petit sourire – bouche édentée d’un CP – Euh ben non finalement”), et celui de la douce nostalgie, ainsi que la capacité à utiliser à plein la puissance de l’image dessinée pour raconter beaucoup en trois coups de crayons.
Même s’il ne se veut pas une autobiographie, le film puise dans l’enfance de Louis Clichy, qui a dû porter un corset dans la Beauce profonde des années Mitterrand. Il y a au moins deux histoires dans “Le Corset” : d’abord celle d’un gamin qui doit traverser les années déjà naturellement difficiles de l’adolescence marquées par le sentiment de ne pas être compris, l’embarras devant ce corps qui change, et les émotions de l’éclosion des sentiments, avec un handicap complémentaire qui lui vaut le quolibet de “Robocop” de son frère, et de “Tour de Pise” de ses condisciples.
Et puis il y a le contexte familial bien spécifique, celui d’une ferme d’après le remembrement, gérée par un père qui n’a repris l’exploitation que pour faire plaisir à son propre père, et qui se laisse embobiner par une “coopérative” gérée par les grainetiers de l’industrie agro-alimentaire qui le pousse à abandonner son élevage pour s’endetter afin de produire toujours plus. Louis Clichy montre cette évolution en une simple scène, celle de l’aller et retour à l’école : à l’aller on voit dans la bétaillère les moutons bêler à chaque soubresaut du chemin, au retour ils ont été remplacés par des sacs d’engrais. Il y a du “Petit Paysan” dans la justesse de certaines scènes, comme celle du père au bord des larmes dans l’étable vide.
Christophe doit endurer jours et nuits et pour des années son armature de métal et de cuir, exosquelette de son mal-être. Heureusement, il va découvrir la musique sous les traits d’un organiste patient et compréhensif qui voit tout de suite le potentiel de son tourneur de pages, et rencontrer Clara à la piscine où il doit enchainer les longueurs pour muscler son dos, puis dans le car de ramassage où les deux s’apprivoisent, jusqu’à une des plus belles scènes de premier baiser de l’histoire du cinéma.
Passé chez les pionniers du numérique de Pixar, auteur de deux Astérix, Louis Clichy a choisi un dessin à l’aquarelle épuré, à l’ancienne, comme pour s’inscrire dans la grande tradition de l’animation française, de Paul Grimault à Sylvain Chomet en passant par Michel Ocelot. Le tout est rythmé par une musique uniquement intra diégétique, confrontant “Comme un ouragan” que son père écoute en boucle dans le tracteur, et le Requiem en ré mineur de Gabriel Fauré, cette berceuse de la mort qu’il accompagne à l’orgue.
Ovationné à Cannes dans la sélection Un Certain Regard, “Le Corset” a raflé les prix du public et du jury au Festival d’Annecy. C’est amplement mérité, et alors que l’industrie cinématographique française mise sans une once d’imagination sur le pillage du patrimoine littéraire des années collège pour tenter de contrer l’hégémonie américaine, heureusement qu’il y a encore des lueurs d’intelligence, de créativité et de grâce comme “Notre Salut” ou “Le Corset”.
Cluny

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