BABEL

Critique initialement publiée le 17 novembre 2007

Film américano-mexicain d’Alejandro González Iñárritu

Genre : Drame, Thriller

Interprètes : Brad Pitt (Richard), Cate Blanchett (Susan), Gael Garcia Bernal (Santiago), Koji Yakusho (Yasujiro), Elle Fanning (Debbie Jones).

Durée : 2 h 23 

La note : 8/10

En deux mots : Vaste et brillante fresque chorale sur les effets de battement d’aile d’un papillon.

Le réalisateur : Né en 1963 à Mexico, Alejandro Gonzáles Iñárritu. Dans sa jeunesse, il voyage à bord de cargos et découvre les écrivains existentialistes. Il suit des études de communication et devient animateur d’émissions de radio. Il compose des musiques de films, et fonde une boîte de production. Après un court métrage, il rencontre le scénariste Guillermo ARRiaga, avec lequel il réalise son premier long en 2000, « Amours chiennes », qui est couvert de prix dans les festivals. Il réalise ensuite « 21 Grammes ».

Le sujet : En plein désert marocain, un coup de feu retentit. Il va déclencher toute une série d’événements qui impliqueront un couple de touristes américains au bord du naufrage, deux jeunes Marocains auteurs d’un crime accidentel, une nourrice qui voyage illégalement avec deux enfants américains, et une adolescente japonaise rebelle dont le père est recherché par la police à Tokyo. Séparés par leurs cultures et leurs modes de vie, chacun de ces quatre groupes de personnes va cependant connaître une même destinée d’isolement et de douleur…

La critique : Alejandro Gonzáles Iñárritu nous a habitué dans ses deux premiers films à ces scénarios habilement tricottés où des histoires apparemment sans rapport entre elles se révèlent interdépendantes. Ce type de narration est très en vogue actuellement, et Tarantino avec « Pulp Fiction« , Soderbergh avec « Traffic » ou Paul Haggis avec « Collision » nous avaient déjà offerts des récits de ce type, sans oublier « Trois Enterrements » écrit par Gonzalo Arriaga, le scénariste de « Babel« , déjà récompensé en 2005 à Cannes. 

Ici, il pousse encore plus loin la logique de cette écriture : dans le désert marocain, à la frontière américano-mexicaine et au Japon, quatre groupes de personnages vont voir leurs destins bouleversés par un événement certes un peu plus violent qu’un battement d’aile de papillon. Jouant d’un montage parallèle entre ces quatre scènes, mais sans nous annoncer la désynchronisation des événements qui s’y déroulent, il souligne ainsi la communauté de souffrance de tous ces gens que pourtant tant de choses opposent. 

Babel, c’est le symbole biblique de l’incommunicabilité entre les peuples punis d’avoir voulu se croire égaux à Dieu, source de catastrophe et de division durable sur la Terre. Ici pourtant, les moyens de communications sont partout, depuis l’unique téléphone archaïque du bled jusqu’au G.S.M. avec visiophone pour permettre à Chieko de communiquer en langue des signes avec sa copine, en passant par la télévision qui répand dans le monde entier son incrimination des terroristes alors même que Susan n’a pas encore été évacuée. 

Mais dans ce village mondial, les ambulances n’arrivent pas à destination pour des raisons diplomatiques, les gardes-frontières passent les menottes aux réfugiés retrouvés dans le désert avant de s’occuper de porter secours à des enfants, et des policiers marocains tirent sans sommation sur un berger et deux gamins armés d’une pétoire. L’isolement et l’incompréhension se retrouvent à tous les niveaux, symbolisés par le personnage de Chieko, doublement enfermée dans sa colère et dans son handicap : les regards horrifiés des deux petits américains quand le neveu mexicain de leur nounou décapite un poulet, l’égoïsme des passagers du bus qui abandonnent Susan et Richard, et même le geste de ce dernier qui au moment de monter dans l’hélicoptère, répond à l’étreinte du guide marocain qui lui a offert asile en lui proposant une liasse de dollars. 

Même si l’épisode japonais traîne un peu en longueur, la durée du film ne se fait pas sentir, tant, comme dans les bons vieux mélos de Douglas Sirk, la progression inéluctable et implacable du malheur rythmée par un montage dynamique suscite la montée de l’émotion. Dans le film collectif « 11’09″01« , Gonzáles Iñárritu avait réalisé un court-métrage de 11 minutes de noir entrecoupé d’images quasi subliminales des corps chutant le long des tours jumelles sur une bande-son lancinante. Ici, il filme de façon époustouflante l’arrivée de Chieko dans la boîte de nuit, utilisant un champ contre-champ sonore, le vacarme de la techno alternant avec le silence de la surdité, ce va-et-vient brutal dramatisant le rebondissement à venir. 

Au milieu de ce maelstrom de douleur et de violence, il sait aussi capter des moments de douceur : le rire des petits américains au milieu de la noce, la nounou mexicaine remettant sa belle robe 15 ans après sous les moqueries attendries de ses filles, quelques instants de répit grâce à un thé partagé entre Richard et son hôte. Sans concession pour les institutions, Gonzáles Iñárritu montre ici sa tendresse pour ces personnages ballottés par le destin et offre quelques lueurs d’optimisme dans un film dans l’ensemble bien noir.

Cluny

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