LES MISÉRABLES

Film français de Fred Cavayé

Genre : Drame, Film historique

Interprètes : Vincent Lindon (Jean Valjean), Tahar Rahim (Javert), Camille Cottin (La Thénardier), Benjamin Lavernhe (Thénardier).

Durée : 2 h 56

Note : 5/10

En deux mots : Des images d’Épinal retravaillées avec l’IA, ça reste des images d’Épinal.

Le réalisateur : Né en 1967 à Rennes, Fred Cavayé commence comme photographe de mode, puis réalise quatre courts métrages entre 1996 et 2003. Il tourne son premier long en 2008, le thriller “Pour elle”. Suivent “À bout portant” (2010), “Mea Culpa” (2014), “Radin !” (2016), “Le Jeu” (2018), “Adieu Monsieur Haffman” (2021) et “Les Chèvres !“ (2024).

Le sujet : Libéré après 19 ans de bagne pour le vol d’un pain, Jean Valjean décide de changer de vie et de faire le bien autour de lui. Sous une fausse identité, il devient avec le temps un notable respecté de tous. Venant en aide à Fantine, une ouvrière mourante, il promet de sauver sa fille, Cosette, des griffes des cruels Thénardier. Mais son passé le rattrape : l’inspecteur Javert, un policier implacable au passé lui aussi tourmenté, le traque sans relâche afin de le renvoyer au bagne. Dans un Paris en pleine révolution, Valjean doit lutter pour protéger Cosette et achever sa rédemption, entre sacrifices et quête de justice.

La critique : J’avais fait le décompte lors de la sortie de “L’Odyssée” : certes loin des 90 adaptations de “Roméo et Juliette”, à la hauteur des 32 versions pour “Les Trois Mousquetaires”, le chef-d’œuvre de Victor Hugo a été adapté au cinéma ou à la télévision déjà 35 fois, la dernière en date étant le “Jean Valjean” d’Éric Besnard en 2025. Ce n’est donc pas la nécessité de faire connaître l’histoire qui justifie cette 36° version. Les raisons qui peuvent motiver une nouvelle bouture ne sont pas légion. Je n’en vois que deux possibles : une approche inédite de tout ou partie de l’œuvre, souvent l’apanage de réalisateurs-auteurs ; un calcul de producteur, qui a bien enregistré les résultats de l’étude du Centre National du Livre qui démontrait que la moyenne de spectateurs est de 687 000 pour les adaptations et seulement de 413 000 pour les scénarios originaux.

Les succès publics des “Illusions perdues” (1 million de spectateurs), des “Trois Mousquetaires” (3,5 millions) et du “Comte de Monte-Cristo” (9,5 millions) me donnent un petit indice. La recette de ce type de film de producteur est connue : embaucher un honnête tâcheron à la réalisation -surtout pas un auteur, choisir un casting bankable mélangeant vieux routiers du cinéma, jeunes espoirs, et la petite dose nécessaire de comédiens du Français, puiser dans le patrimoine architectural français (un village = un château) pour avoir des décors qui en jettent -quand on ne va pas tourner en Hongrie ou en Bulgarie pour réduire les coûts sociaux…

Rendons grâce à Fred Cavayé d’avoir été plus qu’un exécutant à la solde d’un studio, puisqu’il raconte avoir découvert les 1700 pages de l’œuvre intégrale pendant le Covid, alors que comme tout le monde, il n’en avait lu que la version expurgée de 300 pages au collège. Il revendique une volonté de fidélité à Hugo poussée jusqu’à la maniaquerie (autographe du grand homme sur son bureau, visite régulière à la maison de la Place des Vosges). C’est sans doute cette loyauté à l’œuvre originale qui fait la -relative- force du film, mais aussi sa -bien plus grande- faiblesse.

Une force, parce qu’il réussit à condenser le récit foisonnant en moins de trois heures qui passent de façon relativement fluide, avec une fidélité à Hugo qui m’a amené à (re)découvrir certains épisodes dont je suis allé vérifier l’exactitude, comme les origines de Javert, la bande Patron-Minette ou la carrière à venir de négrier de Thénardier. Du coup, les quelques libertés prises avec l’histoire surprennent, comme l’escamotage d’Azelma, le remplacement de l’épisode du seau (“En ce moment, elle sentit que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse”) par une banale apparition du forçat nimbé de lumière ou la mort silencieuse de Gavroche, quand elles ne dérangent pas, comme la transformation de Cosette en version XIX° de Cat ‘s Eyes lors de l’épisode de la barricade de la rue de la Chanvrerie.

Une faiblesse, parce toute la difficulté d’adapter une livre qui s’appelle “Les Misérables” est de parvenir à le faire sans tomber dans le misérabilisme, alors que Hugo par sa plume épique et emphatique ne facilite pas les choses, ce qui amena Gide à répondre à la question : “Quel est le plus grand poète français ? –Hugo, hélas”. Or Fred Cavayé plonge allègrement dans ce piège, en rajoutant quelques couches dans le pathos, voire la caricature manichéenne. Ce n’est pas un hasard si mon personnage préféré est Éponine, jouée ici avec finesse par Marie Colomb, parce qu’elle parvient à dépasser son redoutable atavisme social.

La force de frappe de ce genre de production, c’est son casting. Tous ne s’en sortent pas de la même façon. Pour Vincent Lindon, il s’agissait quand même de faire oublier Harry Baur, Jean Gabin, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu, Liam Neeson, Hugh Jackman et Grégory Gadebois. Objectif raté, son jeu se limitant à un visage mono-expressif et des mâchoires crispées. Tahar Rahim incarne un Javert intéressant, plus proche de Michel Bouquet que de John Malkovich, pour se référer aux prédécesseurs. Camille Cottin et Benjamin Lavernhe se régalent, et nous avec, dans leurs rôles des Thénardier, la première retrouvant des accents de “Connasse” pour rappeler qui porte la culotte, et le second incarnant à merveille la position “fort avec les faibles, faible avec les forts”.

Au bout de ces trois heures et de ces mille mots, je n’ai toujours pas la réponse à la question posée en exergue, à savoir à quoi sert de produire une énième version de ce monument du patrimoine littéraire. La catastrophe est moindre que redoutée grâce à un indéniable sens du rythme et à quelques compositions savoureuses. Mais la fidélité ne suffit pas à créer une œuvre originale et débarrassée de toute l’imagerie scolaire, et malgré quelques citations en intertitre, ces Misérables-là escamotent un part importante de la dénonciation sociale en se limitant à une forme de déterminisme.

Cluny

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