L’ODYSSEE

Film américano-britannique de Christopher Nolan

Titre original : The Odyssey

Genre : Drame mythologique, Péplum

Interprètes : Matt Damon (Ulysse), Tom Holland (Télémaque), Ann Hathaway (Pénélope), Robert Pattinson (Antinoos), Lupita Nyong’o (Hélène de Troie/Clytemnestre), Zendaya (Athena), Charlize Theron (Calypso).

Durée : 2 h 52

La note : 6/10

En deux mots : Qui trop embrasse mal étreint : en puisant chez Homère matière à analyser notre monde, Nolan perd sa puissance narrative.

Le réalisateur : Christopher Nolan nait en 1900 à Westminster, d’un père britannique et d’une mère américaine. À l’âge de 7 ans, il commence à tourner des films en super 8. Il étudie la littérature anglaise à l’University College de Londres. Après trois courts-métrages, il réalise en 1998 « Following, le suiveur », suivi en 2000 de « Memento », l’histoire d’un homme atteint d’une amnésie antérograde, qui utilise des notes et des tatouages pour traquer l’assassin de sa femme. Il enchaine en 2002 sur « Insomnia », le remake du film norvégien du même nom, puis en 2003 sur « Batman Begins », et « Le Prestige » en 2005. Suivent « The Dark Night » (2008 et 2012), « Inception » (2010), « Interstellar » (2014), « Dunkerque » (2017), « Tenet » (2020) et « Oppenheimer » (2023).

Le sujet : Ulysse, le légendaire roi grec d’Ithaque, entreprend un périlleux voyage de retour après la guerre de Troie. Son parcours sera marqué par des rencontres avec des êtres mythiques tels que le cyclope Polyphème, les Sirènes et la magicienne Circé, jusqu’à ses retrouvailles avec son épouse, Pénélope.

La critique : Étonnamment, jusqu’à Nolan, L’Odyssée n’avait été adapté au cinéma que trois fois (sans compter les adaptations télévisées), dont le « Ulysse » de Mario Camerini en 1954 avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. C’est peu, si on compare avec d’autres monuments de la littérature mondiale : 90 adaptations pour Roméo et Juliette, 35 pour Les Misérables, 32 pour Les Trois Mousquetaires, 11 pour L’île au Trésor et 9 pour Vingt Mille Lieues sous les mers. La faute sans doute à l’ampleur de l’intrigue de l’aède aveugle qui a dû en intimider plus d’un. Alors pourquoi Christopher Nolan s’est-il décidé à s’attaquer à ce monument ? 

Les mauvaises langues pourraient répondre que l’adaptation d’une histoire connue garantit mieux le succès en salles, comme le montre une étude récente du Centre National du Livre qui a comptabilisé le nombre d’entrées en France, et qui montre un chiffre moyen de 687 000 entrées pour les adaptations, alors qu’il n’est que de 413 000 pour les scénarios originaux, mais clairement Nolan n’a pas besoin de ce coup de pouce pour remplir les salles.

À écouter Nolan lui-même, il a vu dans l’œuvre d’Homère « une histoire de retour au pays, une histoire d’amour, une histoire de passage à l’âge adulte, une histoire de guerre et de mort », précisant aussi qu’ «Il y a dans l’Odyssée des éléments qui parlent vraiment à la force de l’âge », et que le fait d’avoir élevé quatre enfants dont trois fils, l’a poussé dans cette voie, alors qu’il y a vingt ans il avait décliné l’offre de réaliser « Troie ».

J’ai mis du temps à écrire cette critique, parce que j’ai ressenti la nécessité de (re)lire l’Odyssée, afin de mieux distinguer ce qui relève d’Homère, et ce qui est propre à Nolan. Globalement, la structure générale en trois parties (le voyage de Télémaque, les aventures d’Ulysse, le retour à Ithaque) est respectée, et cela d’autant plus facilement que le système de flashbacks emboîtés cher à Nolan est déjà présent dans le texte antique. Il y a bien quelques différences : par exemple chez Homère, c’est Ulysse qui raconte ses aventures à Alcinoos et aux Phéaciens, alors que chez Nolan c’est Calypso qui révèle son passé récent à Ulysse.

La prise de Troie, racontée dans l’Illiade, n’occupe qu’un paragraphe dans l’Odyssée, alors que chez Nolan elle est racontée en plusieurs épisodes, et présentée comme une sorte de péché originel d’Ulysse, qui par sa ruse, a précipité la destruction de la cité de Priam. Or, comme il l’est dit à la fin du film, « Brûler Troie, c’est brûler le monde ». D’ailleurs, quand les Troyens aux allures de stormtroopers cèdent sous les assauts d’Ulysse et de ses hommes, c’est en incarnation de Dark Vador qu’Agammemnon pénètre dans la cité.

Une autre différence importante, et c’est normal, est la place des dieux et les rapports entre les hommes et les dieux. Omniprésents et terriblement interventionnistes dans le récit d’Homère, ici Zeus et Posseïdon ne sont qu’évoqués, et seule Athéna apparait -sous les traits de Zendaya. Deux répliques d’Ulysse résument le point de vue de Nolan : « Ne cherchez pas les dieux, vous serez déçus », et « Pourquoi les paroles des Dieux sont incompréhensibles ? » Pour les hommes antiques, ces paroles étaient très claires, intériorisées par les humains, et donc l’objet d’une négociation à coup d’offrandes – de sa propre fille ou de cent bœufs.

Mais ce ne sont pas ces raisons qui m’ont dérangé, ni le reproche d’avoir fait jouer en anglais, encore moins celui d’avoir choisi Lupita Nyong’o pour incarner Hélène (dans ce cas, quid d’ « Athéna, la déesse aux yeux clairs » et du « blond Menelas » ? On sait que ces qualificatifs étaient moraux, et non physiques). Dans une adaptation, on attend de l’auteur… ben qu’il adapte, et la dimension myhologique du récit et son aspect universel autorisent ce genre de libertés. Non, mes reproches portent sur ce qui faisait jusqu’à présent la puissance de la filmographie de Nolan, qui a atteint son climax avec « Oppenheimer » : une richesse, une variété et une grande beauté dans la composition du cadre et de la photographie, alliées à une fluidité du récit. Là, deux éléments essentiels ont fait écran à mon adhésion à la narration : la façon de filmer et la musique.

A part quelques très belles scènes filmées en plans larges, comme la découverte sur la plage du cavallino rampante ou la charge des Lestrygons, l’essentiel des scènes sont filmées en plans serrés sur Ulysse, en caméra portée parkinsonienne et en travelling arrière, dans une mode que je stigmatisais déjà dans ma critique de « Le Passage ». Souvent peu ou mal éclairées, ces scènes en cinéma-vérité sont fatigantes à regarder, difficiles à comprendre et pour tout dire plutôt moches : rendez-nous le bon vieux champ-contrechamp ! Et à quoi donc a servi de filmer tout le film en IMAX (une seule salle équipée en France) avec des caméras massives et bruyantes ?

Quant à la musique omniprésente et écrasante de Ludwig Goransan, mélange de textures électroniques New Age et de chants de supporters norvégiens, elle ne fait que souligner avec emphase des actions déjà difficiles à suivre, sans jamais apporter une quelconque émotion sincère. Pour Ulysse-Nolan, « notre civilisation s’écroule », et raconter l’Odyssée serait un début de réponse ; ce qui est certain en tout cas, réaliser un tel film est déjà en soi une odyssée.

Cluny

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