Film français de Hélène Rosselet-Ruiz
Genre : Comédie (française)Drame psychologique, Thriller
Interprètes : Malou Khebizi (Laura), Soundos Mosbah (Souria), Ziad Bakri (Emre), Kassem Al Khoja (Monsieur).
Durée : 1 h 27
La note : 8/10
En deux mots : Maitre Puntila et son valet Matti dans une prison dorée saoudienne en plein Paris, premier film très maîtrisé.
La réalisatrice : Née en 1991, Hélène Rosselet-Ruiz a grandi à Clichy-sous-Bois. Après un BEP vente puis un bac littéraire, elle s’oriente vers le jeu et une école de théâtre. Rapidement, elle développe un goût pour l’écriture et la mise en scène. Elle est lauréate des Talents en court au Comedy club puis intègre la Fémis dont elle est diplômée en réalisation en 2022. Elle réalise plusieurs court-métrages : « Les Héritières », « Les Mains sales » et « Pas le cœur assez grand ». « Le Triangle d’or » est son premier long-métrage.
Le sujet : Pour gagner sa vie, Laura accepte un emploi au service de Souria. Installée dans un hôtel particulier par son amant, un riche prince saoudien, Souria vit dans l’attente de ses visites. Tandis que Laura doit s’adapter à cet univers de luxe démesuré et de surveillance constante, un lien fragile se tisse entre les deux femmes. Mais Laura pressent qu’un danger pèse sur Souria et que cette cage dorée pourrait bien se refermer sur elles deux.
La critique : L’histoire commence par le début, à savoir des entretiens de recrutement, normal. On voit défiler tous les profils pour ce poste particulier entre majordome et bonne à tout faire, et on comprend vite aux questions de la recruteuse comme aux réponses de Laura que c’est à son inexpérience et donc à sa vulnérabilité supposée qu’elle devra sa place. Et puis, cette première scène nous est montrée par le biais des caméras de surveillance omniprésentes dans cet hôtel particulier labyrinthique à la décoration d’un mauvais goût trumpien, situé en plein triangle d’or, cette zone au cœur de Paris entre les Champs-Élysées, l’Avenue Montaigne et l’Avenue George V.
Cette position de voyeur à la Brian De Palma est celle du spectateur, mais elle suggère aussi une menace, celle d’un Big Brother inquiétant dans une maison où l’animal de compagnie est une panthère droguée, et où les services secrets saoudiens, ceux-là mêmes qui ont découpé un opposant à Istanbul, ont carte blanche pour intervenir vu le statut princier du maître de la maison. Officiellement, la maîtresse de maison est Souria, dont la qualité réelle est d’être la maîtresse du prince, qui lui laisse entendre qu’un jour peut-être il la prendra comme seconde épouse, ce à quoi personne ne croit, ni Laura ni le spectateur, et peut-être pas même Souria.
Maitresse donc, puisque c’est son titre, elle s’évertue à le rappeler à Laura avec une exigence capricieuse et une cruauté qui est souvent celle de tous les Thénardier de la Terre, faible avec les forts, fort avec les faibles. Seulement Laura, qui a accepté ce poste parce qu’il est bien payé (au black et en liquide, bien sûr) et qu’elle n’a rien à faire d’autre en attendant de s’engager dans l’armée, a une force que Souria n’a plus depuis longtemps, son libre-arbitre. Et quand Souria franchit une nouvelle fois les limites, Laura refuse, lui balance ses quatre vérités et fait son sac, plaçant Souria devant la perspective de perdre sa seule véritable alliée, et renversant en un instant la situation de pouvoir dans ce binôme.
On passe d’une langue à l’autre : l’arabe, la langue d’exclusivité des maîtres, dont est exclue Laura : même si elle comprend quelques mots du fait de sa grand-mère algérienne, la non-maitrise de cette langue était clairement un critère de recrutement ; l’anglais, la langue de la domination et de l’argent ; le français, la langue de la sincérité et de la complicité. Et en français, Laura montre aussi sa compréhension de ce que sont les différents registres de langage, passant du vouvoiement distant et apparemment respectueux au tutoiement qui engage à l’action.
Premier film, « Le Triangle d’Or » est extrêmement maîtrisé, tant dans son écriture que dans sa narration. Pour la première, Pauline Guéna a participé à l’écriture du scénario ; c’est son livre qui avait inspiré l’excellent « La Nuit du 12 » de Dominik Moll. On retrouve la même noirceur sous-jacente et la même subtilité dans la construction des personnages, avec une mention spéciale pour celui d’Emre, le factotum du prince joué par Ziad Bakri, vu dans « Le Bureau des Légendes ». Pour la seconde, Hélène Rosselet-Ruiz a choisi de découvrir l’action du point de vue de Laura, présente dans tous les plans, jusqu’à celui de la fin où la caméra laisse hors champ la policière qui ne peut, ou ne veut pas comprendre.
Il fallait pour que ça fonctionne parfaitement une comédienne à la hauteur de ce rôle. La réalisatrice l’a trouvée avec Malou Khebizi, qui combine une réelle présence physique symbolisée par ses exercices de musculation dans sa chambre, et la subtilité d’un jeu qui est forcément bridé par l’obligation d’obéissance ; elle excelle à suggérer que si elle exécute, elle n’en pense pas moins, jusqu’au moment où elle met sa liberté d’agir et son énergie au service de Souria. Présenté à Cannes, « Le Triangle d’Or » est une des bonnes surprises de l’été, et nous engage à suivre ce que feront à l’avenir tant la réalisatrice que la comédienne.
Cluny

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