Critique initialement publiée le 17 mai 2013
Film franco-iranien d’Asghar Farhadi
Genre : Drame psychologique

Interprètes : Bérénice Béjo (Marie), Ali Mosaffa (Ahmad), Tahar Rahim (Samir), Pauline Burlet (Lucie).
Durée : 2 h 10
La note : 8/10
En deux mots : Même s’il perd par la force des choses sa vision passionnante de la société iranienne, Asghar Farhadi réussit à transposer son savoir-faire impressionnant dans le contexte français.
Le réalisateur : Né en 1972, Asghar Farhadi est diplômé en théâtre de l’Université de Téhéran. Il commence par réaliser des films en super-8 et en 16 mm à Ispahan. Il réalise des films pour la télévision avant de tourner son premier film en 2003, « Dancing in the Dust« . Il tourne ensuite « Les Enfants de Belle Ville » en 2004, « La Fête du Feu » en 2007, « A propos d’Elly« en 2009 qui remporte l’Ours d’argent du meilleur réalisateur à Berlin et « Une Séparation » qui obtient l’Oscar du meilleur film étragnger en 2011.
Le sujet : : À la demande de Marie dont il est séparé depuis quatre ans, Ahmad revient d’Iran à Paris pour signer les papiers du divorce. Marie, qui lui a caché qu’elle vivait avec un homme Samir, dont la femme a tenté de se suicider, lui demande de parler à Julie, la fille de 17 ans qu’elle a eue d’un premier mariage et qui s’oppose violemment à elle. En s’acquittant de cette mission, Ahmad va découvrir les éléments d’un passé récent qui explique les comportement des uns et des autres.
La critique : Après le triomphe aux Oscars et aux Césars d’ »Une Séparation« , un des trois films à avoir obtenu 9/10 dans ces critiques, inutile de dire combien « Le Passé » pouvait être attendu avec impatience et curiosité, d’autant plus qu’il s’agissait d’une transplantation en France d’un cinéma que je qualifiais d’à la fois universel et de typiquement iranien. Les exemples sont légions de tentatives ratées d’export loin de ses racines d’un cinéaste talentueux, à l’image du « Voyage d’un ballon rouge » de Hou Hsiao Hsien, ou de « Visage« , de Tsai-Ming Liang. Il est fort heureusement des exemples plus réussis, comme « Le Havre« , de Kaurismäki, « My Blueberry Nights » de Wong Kar Wai ou pour rester en Iran, « Copie conforme« , de Kariostami.
Ashgar Farhadi était conscient du risque de tomber dans l’exotisme à rebours, Tour Eiffel et béret basque, comme un Woody Allen dans « Minuit à Paris » ou un Steven Spielberg dans « Arrête-moi si tu peux » : « Le danger qui guette tout cinéaste qui décide de faire un film en dehors de son contexte d’origine est d’y mettre les premières choses qui captent son regard. J’ai pris le contre-pied de cette démarche. Puisque l’architecture de Paris me fascinait, j’ai voulu la dépasser pour accéder à autre chose » L’action se déroule donc en banlieue, et les éléments parisiens sont ceux du quotidien, R.E.R., mobilier urbain, immeuble haussmannien… De toutes façons, Ashgar Farhadi n’est pas un cinéaste du plan large, il aime circonscrire ses acteurs dans les limites de leur environnement proche, à l’instar de la première scène à l’aéroport où Marie et Ahmad se parlent à travers une vitre, et où transparaissent surtout la complicité et une forme de tendresse qui rejaillissent immédiatement, avant que les raisons de ces retrouvailles ne ramènent les griefs du passé.
On retrouve bien toutes les qualités d’ « A propos d’Elly » ou d’ »Une Séparation« , que ce soit sur le plan scénaristique, au niveau de la réalisation ou de la qualité de la direction d’acteurs. On a comparé l’histoire à un thriller, et c’est assez vrai, car le spectateur est placé au départ dans une situation apparemment simple, celle d’un homme qui vient signer les papiers du divorce, et qui va démêler la pelote des événements qui ont amené les protagonistes français à vivre aussi douloureusement leur situation. À coups de rebondissements, de fausses pistes et d’un maîtrise confirmée de l’art de l’ellipse et du hors champ, Ashgar Farhadi parvient à maintenir la curiosité du spectateur jusqu’au bout des deux heures, même si le dernier quart d’heure semble prendre une voie de traverse qui n’est pas forcément la plus intéressante.
Comme dans « Une Séparation« , la force du récit repose sur l’absence de jugement sur les personnages : Marie n’est pas forcément sympathique, mais c’est elle le personnage fort de l’histoire, comme souvent les femmes chez Farhadi ; Samir non plus peut paraître abrupt, notamment dans ses principes éducatifs vis-à-vis de son fils, mais la scène bouleversante du métro nous montre aussi les raisons de son attitude et de la douleur qu’il vit. Quant aux personnages qui semblent d’emblée plus positifs, que ce soit Lucie qui apparaît comme une victime des circonstances, ou le serviable Ahmad, on découvre qu’eux aussi ont une part d’ombre et que leurs actions, aussi bien intentionnées qu’elles aient été, ont pu avoir des conséquences ravageuses. Une nouvelle fois, Farhadi accorde une place importante au point de vue des enfants sur la situation créée par les adultes, et le regard de Lucie (jouée par l’impressionnante Pauline Burlet, qui incarna « La Môme » à 10 ans) renvoie à celui de Termeh sur la séparation de ses parents et leurs compromissions avec la vérité.
Ashgar Farhadi rempile avec Mahmood Kalari, le directeur de la photographie d’ »Une Séparation » (et de « Hors Jeu« ), et on retrouve la même palette et la même science du cadre, avec une alternance de plans fixes où le montage interne se suffit à lui-même, et de caméra portée qui suit les personnages dans le dédale de la petite maison de banlieue, qui, comme l’appartement de Nacer, finit par jouer un rôle déterminant dans l’histoire. On connaît la méthode de Fahradi avec les acteurs, forgée au cours de son expérience théâtrale, basée sur un travail approfondi autour des personnages et de longues répétitions. Malgré le barrage de la langue, ce travail porte ses fruits puisque tous incarnent avec intensité des personnages complexes, que ce soit Bérénice Béjo, Tahar Rahim ou Ali Mosaffa.
Alors pourquoi « seulement » 8/10 ? Parce qu’il manque par essence la dimension iranienne de ses films antérieurs, la complexité kafkaïenne imposée par des règles juridico-religieuses qui enrichissaient le récit de nouveaux enjeux dramatiques, comme la loi du talion dans « Les Enfants de Belle Ville« , ou la question de la connaissance de la grossesse de Razieh dans « Une Séparation« . Cette ouverture sur la société iranienne fait défaut, et réduit l’histoire des protagonistes à une intrigue plus linéaire même si l’habilité indéniable du réalisateur parvient à créer une tension dramatique et une émotion bien supérieures à la moyenne du tout-venant des drames psychologiques. Au-delà de ce petit regret inéluctable, « Le passé » n’en n’est pas moins un film impressionnant de maîtrise, qui une nouvelle fois fait confiance à l’intelligence de ses spectateurs, et ça, qu’est-ce que ça fait du bien !
Cluny
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