Critique initialement publiée le 25 mai 2013
Film italien de Paolo Sorrentino
Genre : Drame

Interprètes : Toni Servillo (Jep Gambardella), Carlo Verdone (Romano), Sabrina Ferilli (Ramona)
Durée : 2 h 22
La note : 8/10
En deux mots : Pour son retour dans la péninsule, Sorrentino rend hommage au glorieux passé du cinéma italien, tout en décrivant avec une grandiloquence assumée la société de son époque.
Le réalisateur : Né en 1970 à Naples, Paolo Sorrentino a commencé en 1998 comme scénariste pour Antonio Capuano (« Polvere di Napoli »). Il réalise son premier long métrage en 2001, « L’Uomo in Più« , déjà avec Toni Servillo. Ses quatre films suivants sont en compétition à Cannes : « Les Conséquences de l’amour » en 2004, et « L’Ami de la famille » en 2006, « Il Divo » en 2008 (Prix du Jury) et « This Must Be the Place » en 2011 tourné aux Etats-Unis avec Sean Penn.
Le sujet : À 65 ans, Jep Gambardella réalise des entretiens pour une revue de luxe, et organise des fêtes où se presse le Tout-Rome sur la terrasse de son appartement qui donne sur le Colisée. Il y a 40 ans, il a écrit un roman, « L’Appareil Humain« , qui a remporté un prix littéraire, et la venue de la vieillesse le pousse à se remettre à l’écriture, mais l’annonce de la mort de son amour de jeunesse le renvoie à son désarroi devant la vacuité de son existence.
La critique : Paolo Sorrentino est un des chouchous du Festival de Cannes, et il y a des chances (je prends des risques, à quelques heures du palmarès) qu’il en reparte encore avec quelque chose. On peut comprendre cet engouement, car le réalisateur de « Il Divo » a toutes les qualités qui rappellent aux cinéphiles le passé glorieux du cinéma d’auteur italien, au premier rang desquels figure bien entendu Federico Fellini, couronné par la Palme d’Or en 1960 avec « La Dolce Vita« . « La Dolce Vita« , justement, dont le héros, Marcello Rubini, plumitif aux ambitions littéraires frustrées peut apparaître comme l’ombre de ce que fut Jep Gambardella dans sa jeunesse, et qui dessine au long de son errance nocturne dans la Ville Éternelle le brouillon du parcours que va suivre le dandy désabusé qui court à la recherche d’une si grande beauté un demi-siècle plus tard.
À la Fontaine de Trevi, il substitue celle de l’Acqua Paola sur la colline du Janicule, où la bouche du canon qui tire le coup de midi pour synchroniser les cloches des églises ouvre le film. Au lieu d’une Anita Ekberg, c’est un Romain obèse en maillot de corps qui se rafraîchit dans la fontaine, alors qu’un touriste japonais s’écroule foudroyé tandis qu’une chorale entonne un chant éthéré. D’emblée, la caméra virevolte avec grâce, enchaînant à coup de raccords dans le mouvement fluides les travelings aériens, qu’on retrouve dans une version nocturne et techno-disco au cours d’une fête donnée pour les 65 ans de Jep, dont le clou est l’éruption hors du gâteau d’une starlette cougar aux formes felliniennes révélée par une téléréalité berlusconienne. Dans un traveling avant, la caméra avance alors que la danse frénétique se ralentit et que la musique s’assourdit, pour isoler le sourire satisfait du héros de la fête, et qu’en voix off, on l’entend commencer son commentaire, à moins que ce ne soit les premières lignes du nouveau livre du Salinger romain ?
Il y avait déjà quelque chose de profondément désabusé dans la description de la société romaine en 1960, alors même que l’Italie n’avait pas encore connu les années de plomb et la déliquescence morale du berlusconisme. On retrouve des prolongements aux thèmes de la « Dolce Vita » : au faux miracle de la Vierge s’opposent la sainte édentée qui reçoit les représentants de toutes les religions et le cardinal papabilisable qui fuit la réponse aux questions existentielles de Jep, les discussions intellectuelles chez Steiner trouvent un écho dans les joutes futiles qui se jouent sur la terrasse de Jep, et les errances nocturnes de Marcello et Maddalena inspirent les déambulations de Jep qui croise Fanny Ardant. Et puis à la frivolité blasée de la jet set romaine des années 60 vient s’ajouter la vulgarité de l’époque post-moderne, et les effets de la pourriture de la société symbolisée par le mystérieux voisin de Jep qui se fait arrêter par la brigade financière.
La critique est divisée devant « La Grande Bellezza« , entre ceux qui admirent l’inventivité et l’ambition de Sorrentino, et ceux qui dénoncent la prétention et la durée excessive du film. C’est peut-être bon signe, car une telle œuvre ne peut prétendre au consensus, et les choix radicaux du réalisateur napolitain, que ce soit dans l’écriture du scénario ou dans le travail de la photographie de Stefania Cella, ne peuvent plaire à tout le monde, surtout quand on voit comment ils s’opposent au minimalisme seventies de « Only God Forgives« . Alors certes, 2 h 22, c’est long, et on frôle la saturation aux deux-tiers du film devant un tel foisonnement, mais le basculement de la fin vers une sobriété qui correspond à celui de l’état d’esprit du héros retend l’attention et amène une réelle émotion en écho au sentiment que Jep résume à « la tristesse disgracieuse de l’homme misérable« .
Toni Servillo est annoncé pour le Prix d’interprétation masculine, en concurrence avec Benicio Del Toro et Michael Douglas. S’il venait à le recevoir (je n’ai vu ni le Assayas, ni le Soderbergh), ce serait largement mérité, vu que, présent dans quasiment tous les plans du film, il joue avec brio toute la gamme des émotions tout en conservant son élégance hautaine et dérisoire. Tout à la fois pesant et virtuose, agaçant et fascinant, « La Grande Bellezza » a les défauts de ses qualités, mais il possède le très grand mérite devenu rare de nos jours de porter une formidable ambition de cinéma, et rien que pour ça, il mérite d’être vu.
Cluny
PS de 2026 : J’espère être meilleur critique que pronostiqueur : le film comme son interprète sont repartis bredouilles de Cannes ; Palme d’Or : « La Vie d’Adèle« , Grand Prix : « Inside Llewyn Davis » ; Prix du Jury : « Tel père, tel fils« , Prix d’interprétation féminine : Bérénice Béjo.
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