SALVATION

Film turc de Emin Alper

Titre original : Kurtuluş

Genre : Drame

Interprètes : Caner Cindoruk (Mesut), Berkay Ateş (Yilmaz), Feyyaz Duman (Ferit).

Durée : 2 h 00

La note : 7/10

En deux mots : À partir de faits réels, parabole impressionnante sur la montée du fanatisme et la préparation au génocide.

Le réalisateur : Né en 1974 à Karaman, Emin Alper étudie l’économie avant de faire une thèse d’histoire contemporaine. Il réalise deux courts métrages « Mektup » en 2005 et « Rifat » en 2006. Il tourne son premier long en 2012, « Derrière la colline ». Il enchaine avec « Suspicions » (2015), « Les Sœurs » (2019) et « Burning Days » (2022) qui est présenté à Cannes.

Le Sujet : Deux villages turcs, l’un à flanc de montagne, l’autre dans la plaine. Quand les habitants du bas, exilés, décident de revenir sur leurs terres, des conflits ancestraux ressurgissent avec ceux du haut. Progressivement, croyances, paranoïa et luttes de pouvoir s’exacerbent, mettant en péril la fragile cohabitation des deux communautés.

La critique : Sur les 624 films chroniqués dans les premières critiques clunysiennes, il n’y avait qu’un seul film turc, « Les Trois Singes » de Nuri Bilge Ceylan. Pour cette deuxième génération de critiques, il n’aura fallu attendre que 18 films pour voir une seconde réalisation du troisième pays le plus peuplé d’Europe, et pas n’importe lequel, puisque « Salvation » – c’est son titre international, fidèle au titre original « Kurtuluş » qui évoque le salut, mais aussi la délivrance d’un malheur ou d’un danger- est reparti du Berlinale avec l’Ours d’argent.

Le film s’ouvre sur un traveling arrière en contre-plongée cadré serré sur deux hommes qui trainent un cadavre, puis sur un plan d’ensemble en plongée sur d’autres hommes armés qui attendent à côté de pickups : en quelques plans, et avant qu’une parole ne soit prononcée, le langage du cinéma nous raconte une opposition entre en-haut et en bas. En-haut, c’est un village perché dans les collines de l’Anatolie en plein dans la province turque du Kurdistan, peuplé de bergers en armes qui dans le film se nomment le clan des Hazeran. En bas, ce sont des cultivateurs qui avaient été chassés lors d’un conflit précédent, et qui reviennent progressivement sur leurs terres : le clan des Bezari. 

On comprend que l’état, aux prises avec la guérilla du PKK a délégué le maintien de l’ordre à une milice Hazeran, «les Gardes du village », en leur fournissant des armes et de la légitimité. Un panneau à la fin du générique du début nous annonce que le film est inspiré de faits réels, en l’occurrence le massacre de Bilge en 2009, où 44 convives de fiançailles dans un village ont été massacrés par la milice du village voisin. La haine entre les deux villages est ancestrale, et évoque la rivalité entre Capulets et Montaigus, ou, pour mieux s’accorder au paysage montagnard, la vendetta entre deux clans corses.

Ce que je vous explique avec tous ces tenants et ces aboutissants, c’est ce que j’ai pu finir par comprendre au bout d’une heure de film, et confirmer par quelques recherches après. Cette géopolitique complexe ne nous est pas expliquée de façon didactique, et si le massacre de Bilge doit être connu des spectateurs turcs, ce n’était pas mon cas, et pour parler franchement, au début je n’y comprenais rien. Amin Alper a choisi de nous plonger dans la logique des habitants du village (doublement) perché, avec des superstitions, des croyances religieuses, des témoignages rapportés et pour couronner le tout, des rêves filmés comme s’ils étaient réels, et qui donnent par moments au film une coloration fantastique avec des enfants menaçant tout droit sortis du « Village des Damnés » ou du « Ruban blanc ».

Car à la lutte ancestrale entre les deux communautés s’ajoute des luttes de pouvoir au sein du village d’en-haut. Nous suivons le personnage principal, Mesut, qui est le petit-fils d’un ancien cheik charismatique, et qui n’a jamais accepté le pouvoir du nouveau cheick, d’autant plus que ce dernier se pose en conciliateur. En suivant les multiples débats dans le cercle des hommes autour d’une boisson, et aussi celui des femmes autour des repas à préparer, on voit progressivement monter une rhétorique du danger, de la survie menacée et de la déshumanisation progressive des autres, pour finir par un discours hallucinant – et halluciné de Mesut expliquant que l’objectif est de pouvoir vivre enfin en paix (on se dit qu’il va passer dans le camp de la conciliation, et certains de ses ouailles inquiets aussi ), et que la seule façon d’y arriver, c’est de les massacrer tous jusqu’au dernier (explosion de joie fanatique dans l’assistance chauffée à blanc). Difficile de ne pas superposer ce discours à celui de la radio des Mille Collines à Kigali, ou, pour rester dans le coin, à celui des Jeunes Turcs sur les Arméniens en 1915.

C’est en ça que ce film extrêmement situé dans un environnement géopolitique précis, est aussi universel par son propos : le processus de déshumanisation de l’autre est à l’œuvre partout, et y compris dans la vieille Europe. En prenant son temps pour installer son intrique, « Salvation » évolue crescendo et devient de plus en plus passionnant jusqu’à une scène finale qui achève de placer ce film dans le registre du conte moral.

Cluny

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