Film taïwanais de Shu-Qi
Titre original : Nǚhái 女孩
Genre : Drame
Interprètes : Roy Chiu (Chiang, le père), 9m88 (Chuan, la mère), Bai Xiao-ying (Hsiao-lee), Lin Pin-Tung (Li-li), Yu-Fei Lai (la sœur).
Durée : 2 h 04
La note : 6/10
En deux mots : Premier film de Shu Qi, très beau visuellement mais qui pêche par excès de dolorisme.
La réalisatrice : Née en 1996 à Taïwan dans une famille modeste, Shu Qi fugue à dix reprises avant de disparaître pendant six mois à 16 ans, et émigre l’année d’après à Hong-Kong. Après avoir exercé comme mannequin de charme, elle commence une carrière d’actrice à Hong-Kong, et tourne pour Andrew Lau, Stephen Chow ou Jackie Chan. Elle connait la consécration internationale grâce à Hou Hsiao-hsien, avec lequel elle tourne trois films : « Millenium Manbo », « Three Times » et « The Assassin ». « Girl » est son premier film comme réalisatrice.
Le sujet : Taïwan, 1988. Hsiao-lee, une jeune adolescente timide, peine à trouver sa place au sein de sa famille dysfonctionnelle. Elle voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec Li-li, une jeune fille vive et insouciante qui lui permet de s’évader de son quotidien. Mais lorsque le passé douloureux de sa mère ressurgit, d’anciennes blessures refont surface. Partagée entre un lourd héritage familial et son ardent désir de liberté, Hsiao-lee doit trouver sa propre voie.
La critique : Le plan d’ouverture nous montre deux écolières, Hsiao-lee et sa sœur, déambulant lentement sous les arches d’un pont couvert… Mais attendez, cet ouvrage ne rappelle-t-il pas quelque chose aux amateurs du cinéma taïwanais ? Si, un autre plan d’ouverture, celui de « Millenium Mambo » où la jeune Shu Qi qui avait remplacé au pied levé Maggie Cheung pour le rôle de Vicky bondissait dans une lumière bleutée devant la caméra de Hou Hsiao-hsien sur le même pont Zhongshan de Keelung.
Cette citation ne doit rien au hasard, puisque Shu Qi a raconté que c’est lors du tournage de son dernier film avec HHH, « The Assassin » en 2013 que le maître taïwanais l’a encouragée à passer à la réalisation, en lui conseillant d’écrire une histoire intime, inspirée de ce qu’elle connaissait le mieux. Shu Qi mettra onze ans à mener à bien cette entreprise, réécrivant à plusieurs reprises son scénario.
L’influence d’Hou Hsiao-hsien est évidente à l’écran, avec une maîtrise plastique étonnante pour un premier film : composition élaborée du cadre avec une science du montage interne, cette façon de découper plusieurs scènes dans l’image en jouant sur la sinuosité du décor et la profondeur de champ, ce qui est souvent une nécessité dans les espaces restreints et tarabiscotés de Taiwan ou d’Hong-Kong, étirement du récit avec d’ailleurs une contradiction entre un montage très dynamique et une action erratique, faite de répétitions et d’ellipses. Il faut dire que Shu Qi a pu bénéficier pour son premier film de collaborations prestigieuses : la directrice de la photographie Yu Jing-Pin qui a travaillé avec Anthony Chen et Derek Tsang, et William Chang Suk-Ping, le directeur artistique de Wong Kar-wai.
On l’a vu, Shu Qi s’est largement inspirée de son enfance et de la sévérité de ses parents pour écrire ce scénario. Le tableau est particulièrement noir : un père ivrogne, violent et abuseur, qui fait peser une menace permanente sur sa femme et son aînée, et par contrecoup, une mère à la fois bourreau et victime qui se venge des humiliations subies sur sa fille. Autant Shu Qi nous montre sa maîtrise de l’ellipse, autant elle n’a pas choisi la litote pour montrer la violence des parents, rendant la vision du film souvent éprouvante.
Il est dommage que la réalisatrice qui se montre si pertinente dans l’ellipse et la suggestivité de certains plans (comme ce gros plan sur le dos du cartable d’une des sœurs affichant l’image de Candy, héroïne blonde et bouclée d’un dessin animé au générique sirupeux à qui il arrive toutes les horreurs du monde – juste avant que la caméra ne capte un ballon rouge dans le ciel, hommage au « Voyage du ballon rouge » de HHH) gâche cette subtilité par la répétition et la redondance, comme ce plan expressionniste d’une main effrayante qui étire le plastique de la cache de Hsiao-lee dans une image qui bascule dans le registre du fantastique, reprise avec lourdeur au milieu du film pour illustrer pour la énième fois la violence du bourreau.
Par ses nombreuses qualités et aussi ses indéniables défauts « Girl » est incontestablement le film d’une véritable cinéaste, qui a appris pendant vingt ans à regarder les meilleurs. Il lui reste à acquérir de la fluidité dans le récit et à comprendre que l’intensité des émotions ne fait que se recroqueviller avec la répétition et la surcharge, et alors les fulgurances entrevues çà et là dans son film lui permettront d’exprimer pleinement un si beau potentiel.
Cluny

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