Film américain de Cole Webley
Titre original : Omaha
Genre : Drame, Road movie
Interprètes : John Magaro (le père), Molly Bell Wright (Ella), Wyatt Solis (Charlie), Talia Balsam (Edie).
Durée : 1 h 23
La note : 6/10
En deux mots : Road trip erratique et conte noir sur la violence sociale au pays du dollar-roi.
Le réalisateur : Cole Webley a commencé dans le cinéma comme directeur de la photographie, avant de tourner plusieurs courts métrages : « For Those Lost, Just Not Forgotten » (2012), « After We Rest » (2014), « Con Amor » (2016) et « 10 :17 » (2016). « Omaha » est son premier long métrage.
Le sujet : Ella et son frère Charlie sont réveillés en pleine nuit par leur père. Sans explication, il les embarque pour un long voyage sur les routes du Midwest. Alors que les deux jeunes enfants découvrent un monde qu’ils n’ont jamais vu, leur père demeure mutique et soucieux. Ella commence alors à entrevoir la vérité derrière ce voyage improvisé…
La critique : « Sur la route d’Omaha » est le cas typique du film où l’exercice de la critique est quasiment impossible sans aborder la question de la résolution finale, et donc sans en dévoiler l’issue, qui mérite qu’on prenne le temps d’en parler, tant du point de vue de sa place dans l’histoire que de celui de son traitement narratif. J’ai donc fait mon choix :
ALERTE SPOILER, ne lisez pas la suite si vous ne voulez pas connaître le dénouement de l’histoire (et venez me lire après !)
Je ne pense pas qu’on puisse voir ce film comme un banal film de suspense, et que si tel est le cas, n’envisager cette résolution que comme un bon coup narratif serait pour le moins étrange, pour ne pas dire malsain. La question ne se pose d’ailleurs pas aux États-Unis, tant pour le spectateur américain moyen la lecture du pitch : « un père embarque ses deux enfants pour une destination inconnue » + le titre « Omaha » doit suffire à lui faire dire immédiatement « Ah ben oui, c’est à cause de la Safe haven Law ».
La loi LB 157, dite « loi refuge » (safe haven) a été votée par l’état du Nebraska en 2008. Destiné à l’origine à éviter les abandons de nourrissons, le texte a, dans les faits, été totalement détourné de son but. Faute d’arriver à un accord sur une limite d’âge, le législateur n’en a finalement fixé aucune, laissant le mot « enfant » à l’appréciation des citoyens. En deux mois, 35 adolescents venus du pays entier ont ainsi été déposés par leurs parents dans un des hôpitaux de la région. Quelques mois plus tard, le parlement du Nebraska a modifié la loi et fixé l’âge maximal à 30 jours.
Subliminale pour le public américain, cette issue qui émarge dans le registre du conte, « le Petit Poucet » par exemple, commence à se préciser, aussi bien dans l’esprit du spectateur que dans celui d’Ella, la fille ainée âgée de 9 ans. Il faut dire que comme les petits cailloux du conte, des indices sont semés le long du parcours : l’abandon du chien à la SPA, l’épuisement des maigres ressources du père, son refus d’expliquer le but de ce périple. Hollywood s’était déjà emparé de ce sujet à l’époque, puisque cette loi dans d’autres états servait de support à un épisode d’Urgences, le neuvième de la saison 9.
Et donc, qu’est-ce que je pense de ce film ? Six heures après sa vision, je reste tiraillé entre deux postures : la plus spontanée accepte de jouer le jeu du premier degré, et alors c’est un bon film, qui peut mériter jusqu’à un 8/10 : un scénario habile, une mise en scène qui joue sur la variation de l’échelle des plans, le recours au hors champ, la capacité à saisir des détails en plans serrés, et surtout des acteurs à la hauteur : dans le rôle du père, John Magaro, une sorte de Denis Ménochet américain, qui incarne bien le déchirement qui le traverse entre l’envie et la nécessité.
Et puis il y a les deux enfants, extrêmement bien dirigés, qui ne tombent pas dans le cabotinage de tant de jeunes acteurs : Molly Bell Wright dans le rôle d’Ella, qui porte avec gravité et inquiétude des responsabilités disproportionnées pour une enfant de son âge : pousser la voiture pour la faire démarrer, s’occuper de son frère, surmonter la culpabilité qui l’amène à endosser la responsabilité des violences de son père (et la seule fois où elle se laissera aller à un comportement de son âge, son père lui hurlera dessus en la traitant d’irresponsable…) , et Wyatt Solis dans le rôle de Charlie, spontané et malicieux (« Je veux toujours des glaces, je suis un enfant ! »).
Un autre élan me pousse à être beaucoup plus critique, et de descendre la note à 4/10. La petite phrase attribuée à Godard a trotté dans ma tête pendant toute la projection : « Le travelling est une affaire de morale ». Tout le savoir-faire décrit dans les paragraphes précédents ne serait là que pour accentuer la montée émotionnelle et jouer du contraste entre la tendresse du lien entre les trois et la brutalité de la séparation, pour arriver à un climax de pleurs et de musique déchirante. Et ça marche : note moyenne de 4/5 sur allociné, Prix du Jury au festival de Deauville.
Quoi qu’il en soit, « Sur la route d’Omaha » permet une salutaire piqure de rappel sur la chance des Européens de bénéficier d’un État protecteur, où la solidarité nationale bénéficie à tous, et particulièrement aux plus faibles. Ella, Charlie et leur père sont des loosers, comme aime à les appeler l’autre crétin orange, et on voit concrètement dans une société secouée par la crise des subprimes à quelles extrémités conduit l’idéologie ultralibérale.
Cluny

Laisser un commentaire