NOTRE HISTOIRE – CHRONIQUES DU CAIRE

Film égyptien de Abu Bakr Shawky

Interprètes : Amir El-Masry (Ahmad), Valerie Pachner (Elizabeth), Nelly Karim (Fairouz), Karim Kassem (Shams), Ahmed Kamal (Ragheb)

Durée : 2 h

La note : 7/10

En deux mots : Chronique survoltée d’une famille cairote de la Guerre des Six Jours à l’assassinat de Sadate, avec des faux-airs de comédie italienne des années 70.

Le réalisateur : Né en 1985 au Caire, Abu Bakr Shawky a étudié les sciences politiques au Caire avant d’obtenir un master en réalisation cinématographique à la Tisch School of the Arts de New York. Il tourne son premier court-métrage en 2010. Il réalise son premier long-métrage présenté à Cannes en 2018, « Yomeddine », une tragi-comédie sur un malade de la lèpre qui s’échappe de sa léproserie avec un orphelin (appelé Obama…)

Le sujet : En 1967, Ahmad, jeune pianiste aux rêves de gloire, vit dans un appartement du Caire avec ses deux frères et ses parents – sans compter les oncles, les cousins et autres voisins. Il débute une correspondance avec une Autrichienne de son âge. Dans son salon constamment surpeuplé, nous vivons avec ces personnages 17 années de leur vie rythmée par les événements qui marquent l’Égypte : la Guerre des Six jours, la Guerre du Kippour, les émeutes du pain en 1976 jusqu’à l’assassinat d’Anouar el-Sadate en 1981.

La critique : Le film commence par un gros plan sur des mains, celles d’Ahmad, qui courent sur le clavier d’un piano désaccordé, qui m’a rappelé celui de la maison de vacances de mon enfance où mes cousins et moi improvisions de la musique sérielle sur un instrument qui n’avait pas rencontré d’accordeur depuis au moins une génération. Heureusement, la maison était grande et nos parents pouvaient se réfugier dans le jardin, ce qui n’est pas ici le cas du voisin dont la colère ébranle le lustre. Le décor est planté : l’Égypte du Raïs Gamal Abdel Nasser est en pleine dissonance.

Remarquez qu’il n’y a que ce voisin pour s’offusquer du tintamarre, tant la cacophonie règne en permanence dans et autour de l’appartement : disputes entre frères, débat houleux sur les piètres performances du club cairote de Zamalek, invectives venus de la rue, sans oublier l’omniprésence du petit écran qui alterne marches militaires et harangues patriotiques d’un présentateur orwellien.

Cette télévision symbolise pour le chef de famille la dangereuse proximité du Capitole et de la Roche Tarpéienne : reçu dans une émission pour parler de la sécheresse et de l’apport à venir du barrage d’Assouan, ne voilà-t-il pas qu’il lâche au détour d’une phrase le mot tabou de corruption. Persuadé qu’il va immédiatement être arrêté, il va vivre durant des années avec cette épée de Damoclès. Pourtant, cet affront restera impuni, tant l’arbitraire semble être la règle de base de la bureaucratie de l’appareil d’état. D’ailleurs, le frère jumeau d’Ahmad (surnommé Hassanov parce qu’il étudie le russe) reçoit sa convocation à l’armée alors que notre pianiste est miraculeusement épargné. 

On le comprend, le récit est construit sous forme de cercles concentriques : au centre, l’appartement, ou même plus précisément le salon avec son canapé qui fait face à la télévision, avec ses habitants : parents, fratrie, oncles et cousins ; puis les voisins, et la place sur laquelle donne l’appartement, et où trône la statue d’une femme avec un drapeau sur lequel un employé municipal peint les deux étoiles de l’éphémère République Arabe Unie ; l’Égypte ensuite, par le biais de la télévision, mais aussi des photos prises avec le président, ou des avions israéliens qui survolent la capitale égyptienne ; le reste du monde enfin, représenté par cette correspondante autrichienne trouvée suite à une petite annonce passée par Ahmad.

Cette sensation d’enfermement est renforcée par le choix systématique de cadrage serré sur les personnages, qui efface l’hors-champ. Ce choix a déjà été utilisé dans un certain nombre de films récents, je pense particulièrement à « Le Fils de Saul » ; ici, bien sûr, le sujet est beaucoup moins dramatique mais il produit le même effet d’étouffement et d’absence total de perspectives. L’extérieur, c’est le danger, et une des rares fois où Ahmad et Liz sortent de l’appartement lors des émeutes du pain, on continue à ne rien voir si ce n’est des voitures en flammes alors que résonnent des détonations.

Un tel mélange de l’intime et du politique m’a plusieurs fois évoqué le cinéma italien des années 70 : le Dino Risi de « Une Vie difficile » ou le Monicelli de « Un Bourgeois tout petit petit » ; mais c’est plus encore du côté de Scola que ce film m’amène, que ce soit « Affreux, sales et méchants » pour la description des liens familiaux ou « Une journée particulière » pour la façon de s’appuyer sur la grande Histoire afin de raconter l’histoire intime de chacun.

En cette période de Coupe du Monde, un aspect du film mérite d’être souligné : celui du supportérisme, et de l’importance viscéral de l’attachement, souvent familial, à un club. L’utilisation du football comme support à une parabole n’est pas nouvelle, il suffit de penser à « À nous la victoire » de John Huston, ou au merveilleux « Hors jeu » de Jafar Panahi. Ici, on s’attache aux superstitions de ces supporters du club cairote de Zamalek, qui a connu une traversée du désert (normal pour un club égyptien, ah ah) de 1965 à 1984 (un seul titre en 1978), jusqu’à – attention, spoiler alert- la victoire en Ligue des champions de la CAF en 1984. Tel un entraîneur confirmé, le père de famille essaie toute les « compositions » possibles sur le canapé pour regarder les matchs et en assurer la victoire, jusqu’à l’exclusion de l’oncle accusé d’être le chat noir de cette sinistre série.

Le film n’évite pas certaines facilités, et peine parfois à éviter le pathos. La schématisation des personnages et des situations rend certaine scènes pour le moins prévisibles, et la répétitions des running gags peut agacer. Le rythme effréné calqué sur l’explosivité des caractères conduit à des ellipses pas toujours très compréhensibles. Mais il y a de belles idées de mises en scène, comme le magasin d’électroménager où Ahmad et Liz viennent acheter une nouvelle cuisinière et où un mur d’écran dévoile en direct l’assassinat du président, et une évidente sincérité mâtinée de tendresse pour cette famille dont on devine qu’elle ne doit pas être très éloignée de celles qu’a connues Abu Bakr Shawky . 

Cluny

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