Critique initialement publiée le 25 septembre 2013
Film américain de Woody Allen

Interprètes : Cate Blanchett (Jasmine), Alec Baldwin (Hal), Sally Hawkins (Ginger), Peter Sarsgaard (Dwight).
Durée : 1 h 38
La note : 7/10
En deux mots : La composition de Cate Blanchett en un monstre d’égoïsme pathétique sauve un film quand même bien bourré de clichés.
Le réalisateur : Né en 1935 à Brooklyn, Woody Allen a commencé comme gagman pour Bob Hope puis comme rédacteur du show télévisé de Garry Moore. Il réalise son premier film en 1969 « Prends l’oseille et tire-toi« , suivi en 1971 de « Bananas« , puis en 1972 de « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander« . Depuis maintenant quarante-cinq ans et au rythme d’un film par an, il alterne les comédies de genre (« Guerre et Amour« , « Zelig« , « Annie Hall« , « Manhattan« , « Whatever works« ), les comédies dramatiques aux accents bergmaniens (« Intérieurs« , « Hannah et ses sœurs« ), les comédies sentimentales (« Maudite Aphrodite« , « Tout le monde dit I love you » « Melinda et Melinda« , « Vicky Cristina Barcelona« , « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu« ) et les comédies policières (« Meurtres mystérieux à Manhattan« , « Coups de feu sur Broadway« , « Escroc mais pas trop« , « Match Point« , « Scoop« , et « Le Rêve de Cassandre« ).
Le sujet : Jeannette, qui s’est elle-même rebaptisée Jasmine, arrive à Los Angeles où elle demande l’asile chez sa sœur Ginger, caissière dans un magasin. Elle a été immensément riche, vivait près de Central Park à New York, jusqu’au jour où son banquier de mari a été arrêté pour escroquerie et jeté en prison où il s’est suicidé. Tout oppose les deux sœurs qui vont pourtant devoir cohabiter.
La critique : Le film s’ouvre sur une image de synthèse montrant un avion qui file dans le ciel, puis sur un plan fixe sur Cate Blanchett qui parle à sa voisine, une vieille dame bien comme il faut qui l’écoute interloquée. On suit le binôme jusqu’au tapis roulant des bagages, tandis que la première déballe sa vie, y compris sexuelle, à celle qui s’avère lui être une parfaite inconnue. Scène d’exposition qui pose le cadre : Jasmine a besoin de parler, pas forcément d’être écoutée, puisqu’elle même est incapable d’entendre le besoin d’un autre sans le ramener immédiatement à sa petite personne. Quand un personnage lui explique pourquoi il l’avait fui tant sa présence lui était devenue insupportable, sa seule réponse est ce cri du cœur : « Mais j’avais besoin de toi !«
Jasmine, née Jeannette, se retrouve exilée à Los Angeles chez sa sœur, suite au basculement de sa vie. Les premiers mots qu’on lui entend dire à la vieille dame de l’avion, c’est qu’elle avait à peine 187 ans quand elle a rencontré Hal. Ce banquier au nom d’ordinateur de « 2001, l’Odyssée de l’Espace » partage avec celui-ci la volonté de tout contrôler et des intentions malhonnêtes ; proche cousin d’un Bernard Madoff, il offre à sa femme un appartement sur Park Avenue, des virées à Paris ou à Vienne, des déplacements en jet privé, et pendant que celle-ci se comporte en parfaite maîtresse de maison, Monsieur a des conversations louches avec ses invités véreux ; Jasmine voit, entend, mais refuse de chercher à comprendre, trop heureuse de son sort.
La peinture à coup de flashbacks de la vie dorée newyorkaise est plutôt réussie, il faut dire que Woody Allen est dans son élément. Là où ça se gâte, c’est quand il en brosse le contrepoint, l’univers opposé, celui de Ginger, la sœur mal-aimée de Jasmine (afin de justifier la différence physique entre Cate Blanchett et Sally Hawkins, on nous apprend qu’elles ont été toutes les deux adoptées). Jouée par une Sally Hawkins dans le même registre agaçant que dans « Be Happy« , Ginger a à la fois les pieds sur terre et un cœur de midinette, et elle se remet de son divorce avec Augie, ruiné par Hal, dans les bras de Chili, un ersatz de Brando période « Un Tramway nommé désir » dont le scénario est clairement inspiré.
Quand il s’agit de filmer les prolos, Woody Allen est tout de suite moins à l’aise comme on avait déjà pu le constater dans « Le Rêve de Cassandre« , et il tombe bien vite dans le cliché. Que ce soit Ginger, Chili ou ses copains vautrés devant un match à la télé une bouteille à la main, ces personnages de loosers pue-la-sueur ne semblent exister que pour souligner la violence du déclassement de Jasmine. Cette dernière est interprétée par une Cate Blanchett qui met toute la dureté qu’elle peut exprimer dans ce personnage pathétique et odieux, symbolique de notre époque d’apparence et de faux-semblants. En permanence sous cachetons et imbibée de vodka, inspirant par saccade chaque fois qu’elle a une crise d’angoisse, Jasmine tient à continuer à faire bonne figure en tailleur Chanel, quand bien même tout son univers s’effondre. Et ce n’est pas un hasard si un de ses seuls moments de sincérité a lieu dans la meilleure scène du film, quand elle répond aux questions cruelles de ses deux neveux (« Ils sont un peu costauds, non ?« ), racontant le « traitement d’Edison » qu’elle a dû subir en pleine dépression. Rien que pour cette performance, « Blue Jasmine » vaut quand même la peine d’être vu, même s’il ne s’agit pas, et de loin, du chef-d’œuvre annoncé par certains.
Cluny
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