LE MAJORDOME 

Critique initialement publiée le 14 septembre 2013

Film américain de Lee Daniels       

Interprètes : Forest Whitaker (Cecil Gaines), Oprah Winfrey (Gloria Gaines), Cuba Gooding Jr (Carter Wilson), John Cusak (Nixon).

Durée : 2 h 10  

La note : 4/10

En deux mots : Preuve de la fin de la ségrégation : les réalisateurs afro-américains peuvent aussi faire des très mauvais films.

Le réalisateur : Né en 1959 à Philadelphie dans une famille afro-américaine, Lee Daniels a commencé sa carrière comme directeur de casting. Il est ensuite devenu producteur, produisant notamment « A l’ombre de la haine » en 2000. Il passe à la réalisation en 2005 avec « Shadowboxer« , puis en 2009 avec « Precious » qui obtient deux Oscars, dont celui du meilleur scénario adapté. Il adapte ensuite le livre de Pete Dexter, « Paperboy« .

Le sujet : En 1926, le petit Cecil Gaines voit son père qui travaille dans une plantation du Sud assassiné par son patron. Il est recueilli par la propriétaire de la plantation qui l’engage comme domestique. Il décide de quitter le Sud et devient majordome dans un grand hôtel de Washington, où il est repéré par un responsable de la Maison-Blanche qui l’engage en 1957. Il verra y défiler sept présidents, d’Eisenhower à Reagan.

La critique : Prenez une feuille, écrivez votre nom et prénom en haut à gauche. Voici le sujet : un majordome noir, euh pardon, afro-américain, est engagé à la Maison-Blanche. Racontez sa vie sur le mode biopic, vous avez 2 heures 10. Si je devais produire quelque chose sur un tel sujet, il y a toutes les chances (tous les risques ?) du monde que je ponde une copie qui ressemble trait pour trait au scénario de Lee Daniels : enfance malheureuse sous la coupe meurtrière des patrons de plantation, remontée vers le Nord sous les « strange fruits« , « black bodies swinging in the southern breeze« , puis le parallèle entre la vie de famille marquée par l’opposition du majordome avec son fils rebelle et l’accomplissement comme super-nègre de maison (blanche). Rajoutez un casting XXL, pensez à prendre des stars non comédiens (Oprah Winfrey, Mariah Carey, Lenny Kravitz), et résumez chaque présidence par une anecdote bien sentie ; vue la longueur du film, vous êtes autorisés à zapper Ford et Carter.

Le parti pris choisi, celui de raconter la longue route de la conquête des droits civiques à travers ce personnage de larbin de luxe dans les coulisses du pouvoir portait en lui tous les dangers d’un tel projet : vouloir réduire le destin de toute une nation à une poignée de personnages, et tenter de concentrer la dialectique du combat pour les droits civiques à ce que le cinéma américain adore par-dessus tout, un bon gros conflit père-fils. Donc, à ma droite, le père, fils d’un travailleur de champ de coton assassiné sous ses yeux et devenu l’archétype du « nègre de maison », promotion par rapport au « nègre de plantation », et qui se trouve arrivé en haut de la pyramide sociale autorisée pour les gens de couleurs ; à ma gauche le fils, agacé dès l’enfance par la servilité de son père et qui sera comme par hasard présent lors de tous les moments de l’histoire de la lutte pour les droits civiques, du mouvement des étudiants de Nashville à l’élection d’Obama, en passant par l’attaque du Bus de la Liberté à Birmingham, l’assassinat de Martin Luther King et l’assaut du siège de Black Panthers.

Le fils est donc dans la lutte partout où ça se passe, et le père est là où ça se décide en dernier lieu. On lui a bien appris à faire en sorte qu’on oublie jusqu’à sa présence, mais étrangement, les présidents se rappellent qu’il est là au moment où leurs consciences les turlupinent, et c’est juste après une de ces discussions qu’Eisenhower signe le Civil Right Act et que Kennedy prononce son discours du 11 juin 1963 ; quant à Reagan, il s’interroge au moment du départ de Cecil s’il a eu raison de soutenir l’apartheid. Puisqu’on parle des présidents, promenons-nous donc dans ce musée Grévin où un Robin William incarne un Eisenhower hiératique, James Marsden un Kennedy mari de Jackie, John Cusack un Nixon très Tricky Dicky, le meilleur étant Alan Rickman qui met tout son savoir-faire acquis à Serpentard pour camper un Reagan droit dans ses bottes, avec à ses côtés une Nancy jouée par Jane Fonda ! On se dit que si on ne voit pas Obama, c’est parce que Denzel Washington n’était pas disponible…

Le recours à un casting people achève de plomber une réalisation éléphantesque ; si Lenny Kravitz s’en sort plutôt bien et que Mariah Carey n’a pas trop de composition à faire puisqu’elle se contente d’un gros plan hébété, Oprah Winfrey joue le rôle de l’épouse de Cecil, et on sent que les scénaristes se sont sentis obligés d’étirer son rôle d’épouse délaissée par un mari ayant pour maîtresse la Maison-Blanche, et mon Dieu qu’elle est mauvaise ! Jean-Paul Dubois avait raconté plus de cinquante ans de l’histoire récente de la France dans son roman « Une Vie française« , où chaque chapitre portait le nom d’un président de la république, de « Charles De Gaulle » à « Jacques Chirac (II) ». Le narrateur ne rencontrait qu’un président, Mitterrand qui l’appelait pour faire son portrait, et pourtant on en apprenait dix fois plus sur l’évolution du mode de vie des Français que durant ce long pensum lourdement didactique formaté pour la course aux Oscars. La différence entre la démarche de Jean-Paul Dubois et celle de Lee Daniels porte un nom, celui d’une qualité qui manquait déjà cruellement à ce dernier dans « Paperboy« , la subtilité.

Cluny

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