Critique initialement publiée le 7 septembre 2013
Film chilien d’Alejandro Jodorowsky

Interprètes : Brontis Jodorowsky (Jaime), Pamelia Flores (Sara), Jeremias Hersekovitz (Alejandro enfant), Alejandro Jodorowky (Alejandro âgé).
Durée : 2 h 10
La note : 8,5/10
En deux mots : Fresque puissante et bouleversante sur les souvenirs d’enfance réinventés de Jodorowsky.
Le réalisateur : Né en 1929 à Tocopilla au Chili de parents juifs russes émigrés, Alejandro Jodorowsky quitte le Chili en 1953 pour Paris où il travaille avec le mime Marceau et Maurice Chevalier. En 1962, il crée le groupe Panique avec Roland Topor et Fernando Arrabal. En 1968 il réalise son premier film, « Fando et Lis« , l’adaptation d’une pièce d’Arrabal. En 1970 il tourne « El Topo« , un western métaphysique et en 1973 « La Montagne sacrée« , qui deviennent vite des films culte. Il réalise ensuite « Tusk » en 1980 et « Santa Sangre » en 1989.
Il a écrit de nombreux romans, essais, recueils de poèmes, et il a été le scénariste de nombreuses bandes dessinées, dont la série de « L’Incal » dessinée par Möbius.
Le sujet : Dans les années 30 dans la petite ville de Tocopilla au Chili, Alejandro grandit sous la coupe d’une mère protectrice qui voit en lui la réincarnation de son propre père, et un père, communiste juif, capitaine des pompiers et propriétaire d’une mercerie qui veut éduquer son fils à la dure et lui faire comprendre l’inexistence de Dieu.
La critique : Cela fait quelques années, sans doute depuis « Tsar« de Pavel Lounguine, que je n’avais pas ressenti une pareille impression au cinéma, ce sentiment si particulier de voir un film totalement différent de ce que j’ai pu voir avant, un film où on est surpris, choqué, ou enthousiasmé par chaque scène, et où se mélange dans un tourbillon des réminiscences de tout un pan du cinéma et en même temps la certitude d’être face à un produit unique et avant-gardiste. Pour une fois d’accord avec la critique quasi unanime (à l’exception des Cahiers du Cinéma qui n’y voit que du pittoresque !), je ne peux qu’encourager mes lecteurs à courir voir ce film pour lequel Jodorowsky a dû faire appel à la générosité de ses followers pour mener à bien ce projet, faute de courage des grosses boîtes de production.
« La Danse de la réalité » était déjà le titre d’un de ses livres en 2000, qu’il définissait comme une « biographie imaginaire« . Imaginaire et non fictive, puisque les lieux, les personnages et la plupart des événements ont existé, mais ils sont ici présentés à travers le regard du petit garçon qu’il a été, ou plus exactement le souvenir de ce regard remodelé par toute une vie, comme le symbolise la présence fréquente de l’Alejandro d’aujourd’hui derrière le gamin de 10 ans. Inventeur de la psychomagie, passionné par la psychogénéalogie et inspirateur des constellations familiales, Jodorowsky illustre de façon époustouflante ce que peut être la légende familiale et son poids dans le destin de chacun.
On le découvre dans la petite ville côtière de Tocopilla, coincé entre un père communiste qui a baptisé la mercerie familiale « Casa Ukrania » et où trône le portrait du petit père des peuples, et sa mère qui appelle son fils « mon père », persuadée qu’elle a donné naissance à la réincarnation de son propre père mort brûlé vif pour avoir grimpé sur un baril d’alcool avec une torche ; symbole de cette transmission, la longue chevelure blonde d’héroïne hitchcockienne commune au père et au petit-fils, qui du coup se retrouve à jouer un remake des « Oiseaux » dans une scène de raz de marée où Alejandro se demande s’il doit ressentir « la souffrance des sardines ou l’euphorie des mouettes« . Ce trouble de la perception de la lignée est assumé par le casting qui voit le propre fils de Jodorowsky jouer le rôle de son père…
La mère, Castafiore improbable et évocation fellinienne, n’intervient dans le récit qu’en chantant, mode de communication qui lui permet d’exister face à son mari qui impose sa tyrannie domestique à son épouse et à son fils à qui il inculque qu’un vrai homme doit savoir souffrir sans broncher et qui lui enseigne que Dieu n’existe pas et que « tu meurs et tu pourris !« . Lui-même victime de l’antisémitisme omniprésent chez les puissants comme chez les plus déclassés, Don Jaime campe une sorte de Don Quichotte arrogant et pathétique, héros et bourreau de son propre fils.
Chaque scène est un tableau chargé de symboles, comme cette confrérie d’anciens mineurs amputés, vêtus de treillis et de rangers qui chantent « la dynamite n’est pas tendre« , ou le nain employé par Don Jaime qui utilise des déguisements multiples de Zorro ou de dresseur pour dompter la vie chère. Il y a un mélange constant de grotesque et de sublime, une outrance assumée qui envoûte et dérange comme ce long plan séquence où la mère d’Alejandro guérit son mari de la peste d’une façon si particulière. J’ai failli mettre le quatrième 9/10 de l’histoire de ces critiques. M’a retenu l’impression d’un certain essoufflement dans la deuxième partie du film, celle consacrée au parcours du père parti assassiner le président dictateur, où en quittant les terres du souvenir magnifié pour celle du fantasme familial le récit perd un peu de sa force viscérale. N’en reste pas moins une œuvre d’une vitalité et d’une originalité folles, un film qui vous réconcilie avec le cinéma après un été d’ennui devant des produits formatés ou des films trop sages.
Cluny
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