MICHAEL KOLHAAS

Critique initialement publiée le 25 août 2013

Film français de Arnaud des Pallières    

Interprètes : Mads Mikkelsen (Michael Kohlhaas), Delphine Chuillot (Judith), Mélusine Mayance (Lisbeth), Bruno Ganz (le gouverneur).

Durée : 2 h 02  

La note : 7/10

En deux mots : Film austère et puissant, porté par un Mads Mikkelsen marmoréen.  

Le réalisateur : Né en 1961 à Paris, Arnaud des Pallières commence par jouer au théâtre avant d’intégrer l’IDHEC. Il réalise une douzaine de courts métrages, avant de réaliser son premier long métrage en 1996, « Drancy Avenir. Il tourne ensuite « Adieu » (2003), « Parc » (2006) et « Poussières d’Amérique » (2011).

Le sujet : Au XVI° siècle dans les Cévennes, le marchand de chevaux protestant d’origine allemande Michael Kohlhaas mène une vie heureuse avec sa femme et sa fille. Quand un petit seigneur du voisinage lui confisque deux de ses chevaux et envoie les chiens sur son valet, il demande réparation auprès du tribunal. Mais celui-ci, qui compte dans ses rangs un parent du seigneur incriminé, le déboute à trois reprises. Sa femme se rend auprès de la Princesse d’Angoulême pour plaider la cause de son mari, et se fait mortellement agresser par les hommes du seigneur. Michael lève alors une armée pour réclamer justice.

La critique : Je déroge à la règle implicite qui veut que je ne rédige les critiques que des films sortis dans la semaine ou présentés en avant-première, vu que « Michael Kohlhaas » ne se donnait dans aucun cinéma de la Manche (la programmation du Cinéma de la Plage à Hauteville-sur-Mer où j’ai vu « The Dark Night » et « Melancholia » était bien décevante cette année…), alors que ce que j’ai pu en lire dans la presse me tentait vraiment. Cette nouvelle de Heinrich Von Kleist avait déjà été adaptée en 1969 par Volker Schlôndorff, avec David Warner et Anna Karina ; ce film, qui s’ouvrait par des images d’actualité sur les révoltes étudiantes du monde entier était assez littéraire pour ne pas dire bavard, avec un souci de réalisme historique dans la Saxe du XVI° siècle où se situe l’action du roman.

Arnaud des Pallières a raconté avoir porté ce film depuis 25 ans, dans l’attente de la maturité nécessaire pour un projet aussi ambitieux. Afin de s’approprier l’histoire et de la rendre plus accessible au public français, il a choisi de transplanter l’action dans les Cévennes, terre protestante, quitte à justifier de façon elliptique l’origine allemande du héros éponyme, ainsi qu’une distribution internationale qui comporte, outre Mads Mikkelsen, Bruno Ganz, David Bennent (l’Oscar du « Tambour« , du même Schlöndorff), Roxane Duran (vu dans «  Le Ruban Blanc« ), et Sergi Lopez, aux côtés d’acteurs français comme Denis Lavant, Amira Casar ou la toute jeune Mélusine Mayance, vue dans « Ricky« .

Michael Kohlhaas est un homme droit, un protestant convaincu des valeurs de la Bible. Face à l’arbitraire d’un petit nobliau, il réclame son dû avec entêtement, sûr de son droit. Et quand à l’injustice vient s’ajouter la violence meurtrière, il met la même rigueur à commander l’armée de paysans qui s’attaque à la noblesse et à l’église qui protègent le coupable au nom de l’esprit de caste. Mais quand un de ses compagnons se livre au pillage, il le fait pendre en proclamant que la guerre ne donne pas tous les droits. Cette scène est l’occasion d’un duel oratoire avec un pasteur (Luther chez Von Kleist) joué par Denis Lavant et qui l’apostrophe ainsi : « Est-ce ça ton idée de la justice, pendre tes propres hommes ?« 

On perçoit ce qui a pu attirer Arnaud des Pallières dans la modernité du texte de Von Kleist : la revendication intransigeante de la justice justifie-t-elle toutes les extrémités ? Peut-on légitimer la violence au nom du rejet de la violence ? Il suffit de jeter un œil sur l’actualité en Syrie ou en Égypte pour comprendre l’actualité d’un tel propos, et Arnaud des Pallières a su à la fois situer l’action dans un cadre, les Cévennes du XVI° siècle, et en même temps y mettre une touche d’intemporalité, par l’abstraction des costumes et des décors qu’il explique ainsi : « J’ai souhaité que le travail des décors et des costumes soit discret, presque invisible. De l’ordre de l’évocation plus que de la fidèle reconstitution« .

L’austérité dreyerienne du personnage de Michael Kohlhaas est prolongée par la sobriété de la réalisation, privilégiant les gros plans qui isolent les personnages, avec des scènes de batailles qui tournent à l’épure, le montage accéléré de plans serrés ne laissant la place qu’à la violence des gestes sans qu’on puisse comprendre qui tue qui. La photographie de Jeanne Lapoirie, dans les teintes brunes et ocres, souligne l’ancrage des personnages et des actions dans la terre sauvage des plateaux cévenoles, et la clé de voûte de cette rigueur qui fait écho à celle du personnage est l’interprétation toute en violence contenue de Mads Mikkelsen, couronné à Cannes l’an dernier pour « La Chasse« . « Michael Kohlhaas » fait partie de ces films français qui sortent de l’auteurisme germanopratin pour oser une ambition plus grande, comme « Camille Claudel 1915 » ou « Augustine« , et rien que pour ça, il mérite d’être vu.

Cluny

Laisser un commentaire