L’ATTENTAT

Critique initialement publiée le 30 mai 2013

Film libano-israélien de Ziad Doueiri 

Genre : Drame

Interprètes : Ali Suleiman (Dr Amine Jaafari), Reymonde Amsellem (Siham Jaafari), Evguenia Dodina (Kim).

Durée : 1 h 45  

La note : 6/10

En deux mots : Dans une volonté de rendre son film visible par les publics de toute origine en recentrant le propos du roman sur la simple dimension personnelle, Ziad Doueiri réduit la portée de son film.

Le réalisateur : Né au Liban en 1963, Ziad Doueiri étudie le cinéma aux Etats-Unis, où il travaille comme assistant caméraman sur « Jackie Brown » et « Pulp Fiction » de Quentin Tarantino. En 1999, il réalise au Liban « West Beirut« , puis « Lila says » en 2004. Il réalise aussi un épisode de la série « Sleeper Cell » en 2005.

Le sujet : Le Docteur arabe israélien Amine Jaafar est un chirurgien reconnu dans un grand hôpital de Tel Aviv. Quand son service reçoit les victimes d’un attentat meurtrier dans un restaurant, il opère les victimes avec dévouement. Rentré chez lui, il découvre que sa femme est absente. En pleine nuit, il est rappelé à l’hôpital. Là, il apprend que la kamikaze qui a déclenché la bombe est sa femme..

La critique : « L’Attentat » est une adaptation du roman de l’écrivain algérien Yasmina Khadra, et à ce titre, il convient de le considérer de ce double point de vue : d’une part en tant qu’œuvre à part entière, et d’autre part en comparaison avec le roman d’origine, car ce que le réalisateur choisit de retenir, de supprimer ou de rajouter raconte beaucoup de ses choix. J’avais lu le roman à sa sortie, mais je n’en gardais pas un souvenir très précis, et c’est donc en le relisant que j’ai pu effectuer cette confrontation entre les deux histoires. Le film de Ziad Doueiri est extrêmement fidèle aux deux premiers tiers du roman, reprenant même des passages entiers des dialogues, et notamment certaines phrases-clés que j’avais notées : « Il n’y a qu’une seule chose pour aller au bout de ses épreuves : se préparer au pire« , « Elle a détruit un peu de la confiance que l’Etat d’Israël place dans ses citoyens arabes« , ou « Ta femme est morte pour ta rédemption, Docteur Jaafari« .

On retrouve la même situation de départ : le Docteur Jaafari est un citoyen israélien arabe laïc, vivant à Tel Aviv, entouré d’amis juifs, et convaincu de ce qu’il dit dans son discours lors de la réception d’un prix médical : « Chaque Juif est un peu arabe, et chaque Arabe ne peut nier la part de juif qui est en lui« . Même si la tension due au contexte d’un conflit de plus de soixante ans est perceptible dès le début dans l’hostilité larvée d’un médecin juif à l’égard d’Amine, il représente le summum de l’intégration. Il est au cœur du lieu qui lui fait vivre l’attentat du point de vue des victimes, et nous avec, et quand lui est révélée l’identité du kamikaze, et à nous avec, tout son univers bascule. Apparaît alors les premières variantes : contrairement au livre, Siham est chrétienne, et le personnage d’Adel apparaît avant même la révélation de l’identité du kamikaze, alors que dans le livre Amine ne fait sa rencontre qu’à la toute fin du récit.

Si on retrouve les mêmes étapes dans le processus de deuil d’Amine : le déni, la colère, la tristesse, la dimension politique de son parcours dans les Territoires n’a pas la même signification, ce qui se traduit par l’occultation du dernier tiers du livre qui se conclut (ATTENTION, SPOILER DU ROMAN) avec la riposte de Tsahal qui exécute le Cheick Marwan à l’aide d’un drone. De même, et ce choix est loin d’être neutre, la raison de l’engagement de Siham reste plus nébuleuse, et c’est délibéré : « Le cœur du film est ailleurs : c’est l’implosion d’un couple, suite à la trahison de Siham, l’épouse d’Amine. Nous avons balayé toutes les hypothèses expliquant son geste kamikaze. La solution était ailleurs : il fallait laisser le spectateur libre de toute interprétation. Ce qui importe le plus dans le film, c’est ce qu’Amine apprend sur son couple et sur lui-même. » Ce choix consensuel, sans doute destiné à mieux « vendre » le film en Occident vide le récit de sa complexité et pour tout dire, d’une part importante de son intérêt.

Formé comme technicien du cinéma, Ziad Doueiri raconte qu’il a vu « The Tree of Life » peu de temps avant de réaliser « L’Attentat« , et qu’il a craint d’en voir son style et son montage trop influencés. On retrouve effectivement quelque chose de malickien dans la mobilité de la caméra, et dans une façon de découpler le sentiment des personnages et la perception de leur environnement. Mais il fait aussi appel à des procédés plus balourds, comme l’apparition du fantôme de Siham, ou l’intégration répétitive de flashbacks qui soulignent pesamment le propos. Profitant de son passeport américain, il a pu tourner en Israël et en Cisjordanie malgré les difficultés que cela impliquait, et la localisation de l’histoire dans ces lieux donne une véracité au récit. Même si l’histoire qui nous est finalement présentée ne manque pas de force et d’intérêt, elle reste bien deçà de la subtilité du roman dans sa présentation de l’enchevêtrement des différents points de vue, et le lecteur du livre aura forcément l’impression de n’en voir qu’une version édulcorée.

Cluny

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