L’ÉCUME DES JOURS

Critique initialement publiée le 27 avril 2013

Film français de Michel Gondry 

Genre : Comédie dramatique, Fantastique

Interprètes : : Romain Duris (Colin), Audrey Tautou (Chloé), Gad Elmaleh (Chick), Omar Sy (Nicolas).

Durée : 2 h 03  

La note : 6/10

En deux mots : Gondry limite son inventivité aux accessoires et reste beaucoup trop fidèle au roman, effectivement inadaptable.

Le réalisateur : Né à Versailles en 1963, Michel Gondry fonde durant ses études à l’Ecole d’Arts Appliqués le groupe rock Oui-oui, pour lequel il tourne des clips. Il est remarqué par Björk, qui lui demande de réaliser plusieurs clips (dont «Bachelorette», «Army of me», suivi par les Rolling Stones («Like a Rolling Stone») et IAM («Le Mia»). 

Le sujet : Colin vit à Paris, avec son cuisinier Nicolas. Il envie son ami Chick, adorateur de Jean-Sol Partre, qui vient de rencontrer Alise, la nièce de Nicolas. Il rêve lui aussi de rencontrer le grand amour. A une fête chez Isis, il rencontre Chloé, qui semble être l’incarnation d’un blues de Duke Ellington. Ils se marient et nagent dans le bonheur, jusqu’à ce que Chloé tombe malade : elle a un nénuphar dans le poumon.

La critique : Comme tout le monde, j’avais adoré Boris Vian à l’adolescence et je gardais un souvenir ému de l’impression de liberté que m’en avait donné la lecture. C’est peu dire que quand j’ai vu que Michel Gondry adaptait « L’Écume des jours« , et après en avoir vu le teaser, j’étais très impatient de voir ce que l’auteur de «  La Science des Rêves » et de « Soyez sympas rembobinez » allait pouvoir en faire. Soucieux de préparer ma critique, je me suis attaqué à la relecture du roman, et là, patatras, j’ai eu la même impression que celle que je ressens quand j’arrive à la maison de vacances de mon enfance et que je la trouve beaucoup plus petite que dans mon souvenir. Ce qui me semblait d’une audace poétique et d’une effronterie libertaire extraordinaire m’est apparu comme une mécanique artificielle et pour tout dire, terriblement vieillie.

Alors, à la question que tout le monde  se pose, à savoir si le film est fidèle au roman, je répondrais donc : oui, hélas. Michel Gondry a fait les bons choix, notamment celui de décontextualiser l’époque en détournant des objets qui étaient à l’avant-garde dans les années 70, un peu comme Terry Gilian dans « Brazil« , ou de privilégier les effets spéciaux mécaniques à l’ancienne aux effets numériques, ce qui donne un aspect un peu suédé qui signe la touche Gondry. Il a été très fidèle aux descriptions des objets (le car de police avec « une multitude de pieds vibratiles« ), des lieux (l’appartement de Colin) ou des costumes (la robe d’Isis, « la grille en fer forgée formant l’empiècement du dos« ) ; au-delà, il a été surtout inspiré par l’esprit du livre, avec par exemple l’introduction de l’atelier (tourné dans la salle du comité central du P.C. bâtie par Oscar Niemeyer) où s’écrit le livre sur des machines à écrire qui glissent sur des tapis roulants, chaque employé ne tapant qu’un mot.

L’inventivité du joyeux bric-à-brac attendu est bien là, et elle émerveille, au moins au début. Mais le foisonnement créatif ne suffit pas à maintenir l’intérêt, d’autant plus qu’il finit par distraire de l’action, alors que les acteurs ont du mal à donner vie aux dialogues eux-mêmes très fidèles au livre, coincés dans leurs costumes, leurs décors et leurs accessoires, et qu’ils se voient condamnés au surjeu. Romain Duris et Gad Elmaleh sont les plus atteints par ce syndrome, sachant que le personnage de Chick, adorateur de Jean-Sol Partre n’est pas franchement très facile à faire vivre. Omar Sy est celui qui s’en sort le mieux, sans doute parce que son jeu naturel a quelque chose de l’enthousiasme du personnage de Nicolas. Mention spéciale aussi pour Alain Chabat qui joue Jules Gouffé, le chroniqueur gastronomique qui apparaît dans des écrans de minitel disséminés dans la cuisine, quand ce n’est pas directement au fond du frigo !

Par ailleurs, il y a un hiatus dans le choix des acteurs principaux : Colin et Chloé ont vingt ans, alors qu’Audrey Tautou et Romain Duris approchent la quarantaine, et on sent bien que c’est plus l’écho du Romain Duris du « Péril jeune » et d’Audrey Tautou de « Vénus Beauté » que la réalité de deux des acteurs français les plus bankable qui a attiré Michel Gondry. Toujours est-il qu’ils ne peuvent porter sans artifice l’innocence et l’insouciance de leurs deux personnages.

Comme dans le livre, le meilleur se trouve dans l’accélération dramatique de la fin. Michel Gondry a raconté que depuis très longtemps il portait en lui cette idée de cinéma, à savoir le passage progressif au noir et blanc, contrepoint visuel du rétrécissement de l’appartement de Colin. En s’échappant du Concours Lépine illustré et en se recentrant sur des scènes brèves correspondant aux derniers chapitres eux-mêmes très courts, Gondry réussit à combiner les dimensions tragiques et oniriques qui font enfin naître l’émotion dans un expressionisme épuré. Ces scènes laissent imaginer le grand film qu’il aurait pu réaliser s’il avait concentré l’action sur 90 minutes, et accepté de s’affranchir d’un si grand respect vis-à-vis de Boris Vian.

Cluny

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