PROMISED LAND

Critique initialement publiée le 17 avril 2013  

Film américain de Gus Van Sant

Genre : Drame

Interprètes : Matt Damon (Steve Butler), John Krasinski (Dustin Noble), Rosemarie DeWitt (Alice), Frances McDormand (Sue Thomason).

Durée : 1 h 46  

La note : 7/10

En deux mots : Gus Van Sant raconte une histoire simple et efficace à l’ancienne, mais ce n’est pas vraiment du Gus Van Sant.

Le réalisateur : Né en 1952 dans le Kentucky, Gus Van Sant est diplômé de la Rhode Island School of Design. En 1976 il s’installe à Los Angeles où il s’intéresse aux marginaux qui fourniront le thème de plusieurs de ses films. En 1985 il tourne « Mala Noche« , romance homosexuelle tournée en 16 mm. Il réalise ensuite « Drugstore Cowboys » (1989), « My Own Private Idaho » (1992), « Even Cowboys get the Blues« (1995) et « Prête à tout » (1996). Il tourne deux films grand public sur des sujets proches : « Will Hunting » (1998) et « À la Rencontre de Forrester » (2001). Il obtient la Palme d’Or en 2003 avec « Elephant » sur le massacre de Columbine, suivi de « Gerry » (2004) et « Last Days » (2005) sur les derniers jours de Kurt Cobain. « Paranoïd Park » obtient en 2007 le Prix du 60° anniversaire à Cannes. En 2009, il réalise « Harvey Milk« .

Le sujet : Steve Butler est sur le point de recevoir une promotion dans la société Global qui exploite du gaz de schiste. Avec sa collègue Sue Thomason, il se rend dans une petite ville à la campagne frappée par la crise pour acheter des terrains afin d’extraire du gaz. Mais ce qui devait être un jeu d’enfant se complique quand un enseignant respecté de tous demande un référendum, et qu’apparaît un écologiste qui s’oppose à Steve.

La critique : Il y a deux types d’œuvres dans la filmographie de Gus Van Sant : les plus intéressantes, celles qui portent réellement la marque de leur auteur, que ce soit la démarche de la contrainte absolue (le remake plan par plan de « Psychose« ), ou le travail sur le décrochement de la perception du réel (« Elephant« , « Gerry« , « Last Days« , « Paranoïd Park« ) ; et puis il y a les films plus classiques, destinés à rencontrer le grand public comme « Will Hunting« , « À la rencontre de Forrester » ou «  Harvey Milk« . « Promised Land » fait incontestablement partie de la deuxième catégorie, à tel point que si on faisait un blind test, à savoir de présenter le film à des cinéphiles en leur demandant de deviner le nom du réalisateur, peu nombreux seraient sans doute ceux qui citeraient Gus Van Sant.

À part un plan large du village balayé par le passage en accéléré de l’ombre des nuages, il n’y a pas grand chose de « Van Santien » dans ce film de facture ultra classique. Déjà, il s’agit d’un duel entre deux hommes, Steve et Dustin (incarnés par Matt Damon et John Krasinski qui cosignent le scénario), et beaucoup de scènes se résument à des dialogues filmés en champ-contrechamp, que ce soit entre les deux protagonistes, entre Steve et sa collègue Sue, ou entre Steve et Alice, la jeune femme qui devient le second enjeu de l’affrontement entre les deux hommes. De plus, Gus Van Sant n’hésite pas à avoir recours aux bons vieux trucs : usage du ralenti, musique très peu burtonienne de Dany Elfman pour ponctuer les passages les plus émouvants du discours de Steve devant l’assemblée du village, gros plans sur les visages saisis par l’émotion…

Malgré celà, « Promised Land » reste un film intéressant par ce qu’il nous raconte, et finalement très efficace grâce à cette facture à l’ancienne. Comme le lui dit Frank Yates, le vieux professeur opposant au projet (joué par Hal Holbrook, 88 ans), Steve est un homme bien. Ce type qui descend du bus avec sa valise à roulettes est certain de la justesse de son attitude, et le fait qu’il provienne de Elridge, Iowa, lui donne une supériorité par rapport aux autres démarcheurs de sa boîte : il connaît tous les codes de cette Amérique de Norman Rockwell, celle où l’épicier affiche « Guns – Groceries – Guitars – Gas ». Il semble croire en la valeur de ce qu’il raconte, tout comme sa collègue Sue, jouée par la toujours formidable Frances McDormand sait toucher la corde sensible de ses interlocuteurs en faisant miroiter le plus que leur apporterait l’argent du gaz pour l’éducation de leurs enfants. On comprend a contrario combien il croit à son propre discours sur la valeur émancipatrice de l’argent quand on lit sur son visage la désapprobation et la stupeur en voyant un fermier arriver avec la Corvette flambant neuve qu’il vient d’acheter avec l’intégralité de sa prime.

Cela ne l’empêche pas d’avoir ses trucs de commerciaux, de mentir joyeusement au maire sur la valeur du gisement sous leurs pieds ou de demander au gamin des fermiers qu’il veut approcher si c’est lui le propriétaire. Mais voilà qu’en face de lui se dresse son double, sa caricature dans la démagogie et l’efficacité des moyens, le type sympa qui défend un bonne cause avec un petit quelque chose de fourbe, alors que Steve vend avec sincérité un cauchemar écologique à venir. Et ce n’est pas un hasard si c’est justement une petite fille vendeuse de citronnade qui lui rappelle la valeur des choses et notamment la relativité de la valeur de l’argent dans une très belle scène finale.

Au-delà de la pirouette finale qui interroge sur la manipulation, c’est plus le cheminement intérieur de Steve Butler qui a intéressé Gus Van Sant et Matt Damon, scénariste et acteur. En donnant au faux-gentil la tâche de démontrer à coup de Playmobil la dangerosité de la fracturation hydraulique et en centrant plus les enjeux sur la survie du mode de vie d’une communauté, ils introduisent une relativité du propos qui permet d’échapper au film militant tout en plaçant la dimension écologique au centre d’un film grand public, à l’instar d’un « Erin Brokovich« . L’immersion dans l’Amérique profonde et le classicisme de la facture venant d’un réalisateur habitué à d’autres audaces me rappellent « Une histoire simple » de David Lynch, qui partage avec ce « Promised Land » l’excellent concept développé par Jean-Marc Lalanne dans Les Inrocks, celui de grand film moyen.

Cluny

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