Critique initialement publiée le 16 mai 2011
Film américain de Terrence Malick
Genre : Drame
Interprètes : Brad Pitt (M. O’Brien), Jessica Chastain (Mme O’Brien), Sean Penn (Jack adulte), Hunter McCraken (Jack enfant), Fiona Shaw (La grand-mère).
Durée : 2 h 19
La note : 7/10

En deux mots : Récompensé par une Palme d’or qui couronne enfin un des géants du cinéma, « The Tree of Life » n’est pas le meilleur Malick, ce qui le laisse encore bien au-dessus de 90% des sorties.
Le réalisateur : Terrence Malick est né en 1943 dans l’Illinois dans une famille syrienne de religion chrétienne. Il suit des études de philosophie à Harvard puis à Oxford. En parallèle, il étudie le cinéma au Center for Advanced Studies de l’American Film Institute en 1969. Il réalise son premier film en 1973, « La Balade sauvage », suivi en 1978 de « Les Moissons du ciel » qui obtient le Prix de la mise en scène à Cannes. Il se retire du cinéma jusqu’en 1998 où il signe la mise en scène de « La Ligne Rouge » qui détaille la bataille sanglante de Guadalcanal. Suit en 2007 « Le Nouveau Monde ».
Le sujet : Dans les années 1960, madame O’Brien reçoit un télégramme lui apprenant le décès de l’un de ses fils, âgé de 19 ans. Plus tard, architecte dans une grande ville américaine, Jack O’Brien, son fils aîné, se rappelle son enfance par retours en arrière et se questionne sur le monde. Lors de son adolescence dans le Texas des années 1950, Jack se heurte à l’éducation autoritaire d’un père ambitieux et individualiste qui peine à s’intéresser à sa famille.
La critique : Il aura fallu un festival de Cannes d’une apparente très grande intensité pour me sortir de ma retraite critique, et il est symbolique que ce soit un film du plus fugace des grands réalisateurs vivants qui soit l’objet de ce retour. Annoncé depuis des années, programmé au festival de Cannes de l’an dernier et retiré au dernier moment, « The Tree of Life » était présenté comme le « 2001, l’Odyssée de l’Espace » de Malick, analogie légèrement pléonastique quand on sait combien, au-delà de l’assonance, on a souvent associé Malick à Kubrick.
On comprend aisément ce qui a motivé cette comparaison : la dimension métaphysique posée par le long -très long- passage qui suit la mort du fils (ce n’est pas un spoiler, cet événement arrive dans les 10 premières minutes), avec un maelstrom d’images mêlant l’infiniment grand et l’infiniment petit, le big bang et la comète tueuse, le minéral et le végétal. Aux grands singes inventant l’outil fait écho le vélociraptor découvrant la pitié, et à la B.O. des deux émarge la musique de Ligeti. Pourtant, cette demi-heure d’images d’une beauté époustouflante finit par devenir aussi soporifique que le diaporama des vacances de Tata Suzanne, la faute à sa durée, certes, mais surtout à l’impression de répétition qu’induit un rythme toujours semblable.
Auteur de la B.O., Alexandre Desplats explique : « La consigne la plus importante que Terrence m’ait donné, c’est que la musique devait couler comme un torrent d’eau« . Il n’avait d’ailleurs vu que quelques images, et les deux heures de musique qu’il a composée ont été données à Malick « afin qu’il s’en serve comme un outil de sa palette artistique« , au même titre que les morceaux de Bach, Berlioz, Brahms, ou Smetana. Cette impression d’écoulement est parfaitement palpable, aussi bien auditivement que visuellement, à l’image de ce plan de vitraux en colimaçon, ou de celui de la cascade qui reprend cette spirale.
Cette croyance jupitérienne en la puissance des images représente la grandeur et la faiblesse de ce film. La grandeur, parce que Malick réussit à raconter en trois plans elliptiques des moments d’une violence inouïe, comme l’annonce de la mort du fils, qui m’évoque le superbe plan séquence chez Spielberg de l’arrivée de la voiture de l’armée chez Mme Ryan. Le mouvement perpétuel de la caméra qui virevolte autour des personnages trouve son prolongement dans la science achevée du montage que manifeste une nouvelle fois Malick, et la musique s’inscrit ici à la fois comme un lien naturel et comme un contre-point, sans jamais sombrer dans l’illustration redondante.
Mais cette foi aveugle en son cinéma présente aussi une lacune. Je qualifiais « Le Nouveau Monde » d’opéra ; « The Tree of Life » évoque plutôt le Boléro par sa structure uniforme et répétitive, et le manque de rupture de rythme comme celle marquée par la scène magnifique de la présentation de Pocahontas à la cour finit par peser. La volonté de filmer de la même façon en plans de quelques secondes l’impalpable et le trivial tenait du pari, mais elle ne parvient pas finalement avec l’appui de la seule virtuosité à combler la carence narrative.
Quant au reproche fait à Malick d’avoir soumis l’ensemble à un prêchi-prêcha religieux, je n’y adhère pas. Il y a certes la phrase dite par la voix off au début : « Il y a deux voies dans la vie, celle de la nature, et celle de la grâce« . Il y a bien cette fin à la tonalité New Age. Mais si on comprend la grâce comme une faveur imméritée accordée à l’homme par Dieu, alors il semble que les « faveurs » racontées ici ne manifestent pas une approbation inconditionnelles des dogmes les plus conservateurs. J’ai lu aussi des interprétations comme quoi la mère représenterait la grâce, et le père la nature. Quand on voit comment depuis son premier film, Malick vénère la beauté de la nature, il me paraît difficile de l’identifier à ce père brutal et destructeur, lointain écho des colons du « Nouveau Monde« .
La Palme d’Or a souvent récompensé des grands réalisateurs pour des films qui avec le temps n’apparaissent pas comme leurs chefs d’œuvre. C’est visiblement une nouvelle fois le cas, et « The Tree of Life » se situe pour moi en deçà des « Moissons du Ciel » et du « Nouveau Monde« . Mais préférer donner la statuette de chez Chopard pour la première fois à Terrence Malick plutôt qu’une troisième fois aux frères Dardenne me semble n’être que justice. Et puis, s’il fallait encore trouver une justification, il suffit de se dire que n’importe lequel des plans de ce film surpasse, et de loin, la somme de toutes les scènes de « Farhenheit 9/11 » et d’ »Oncle Boonmee« .
Cluny

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