Critique initialement publiée le 3 mai 2010
Film français de Gaspar Noé
Genre : Drame
Interprètes : Nathaniel Brown (Oscar), Paz de la Huerta (Linda), Cyril Roy (Alex).
Durée : 2 h 30
En deux mots : Gaspar Noé poursuit ses recherches formelles avec brio, mais pour raconter quoi ?
Le réalisateur : Né en 1963 à Buenos Aires, Gaspare Giulio Noé grandit entre New York et Buenos Aires. À la suite du coup d’état en 1976, il arrive à Paris, et suit des cours de philosophie à Tolbiac et des études de cinéma à l’École nationale supérieure Louis Lumière. Il commence comme assistant réalisateur de Fernando Ezequiel Solanas, puis réalise son premier court métrage en 1985, « Tintarella di Luna ». Il fonde sa société de production, et réalise un moyen métrage présenté à Cannes en 1991, « Carne ». Il réalise ensuite deux longs métrages, « Seul contre tous » (1998) et « Irréversible » (2002).
Le sujet : Oscar et sa sœur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite de nuit. Un soir, lors d’une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu’il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa sœur de ne jamais l’abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire.
La critique : Gaspar Noé est un réalisateur rare : un moyen métrage (« Carne ») et trois longs métrages (« Seul contre tous » et « Irréversible » avant « Enter the Void« ) en 18 ans, voilà un rythme digne de Terrence Malick ou de Kubrick. Comme ce dernier dont il reconnaît s’inspirer, il prend le temps de construire ses projets, et ce choix permet de faire de chacun de ses films un événement. « Irréversible » avait créé la polémique lors du festival de Cannes en 2002, avec la crudité de la scène de viol et de celle du meurtre à coups d’extincteur.
« Enter the Void » a été lui aussi présenté à Cannes, dans un version malheureusement inaboutie. Dépassé dans le registre provocateur par « Antéchrist », il a été fraichement accueilli par la critique qui lui a reproché sa longueur et raillé ce que le Figaro a appelé le cinéma coloscopique. La version qui va sortir en salle a été retravaillée, un peu raccourcie (2 h 34 quand même), et un générique de fin stroboscopique a été rajouté en ouverture.
L’histoire peut se résumer ainsi : Oscar, junkie occidental à Tokyo, est abattu par la police. Son esprit sort alors de son corps et vole au-dessus de la ville à la recherche de sa jeune sœur Linda qu’il avait promis de protéger. La première partie du film est tournée en caméra subjective, clignements de paupières inclus, avec la vision d’un trip sous DMT. Les flashbacks sont tournés en filmant Oscar de trois quart arrière. Quant à la vision post-mortem, elle est représentée par une caméra aérienne passe-muraille, procédé déjà utilisé au début d’ « Irréversible ».
Car il est fascinant de voir combien ce troisième long s’inscrit dans la continuité des films précédents : place du monologue intérieur comme dans «Seul contre Tous», intertitres godardiens blancs sur noir, plan séquence de dos comme dans « Irréversible », et même naissance en caméra subjective comme dans « Carne »… « Enter the Void » se vit comme une expérience sensorielle, un maelström de lumières flashy rythmé par les pulsations d’une musique oppressante coupée par des silences encore plus angoissants.
C’est brillant, toujours à la limite du too much mais souvent sauvé de l’overdose par des ruptures de rythme. Reste que ce brio formel se met au service d’un propos parfois confus, alourdi par des explications didactiques qui sonnent faux et une psychologie des personnages bien artificiel. La beauté formelle contraste avec le cadre décrit : strip-teaseuses, dealers sadiques, love hôtel glauque, voyeurisme du frère.
Lors de la sortie de « Seul contre Tous », Gérard Delorme disait « Comme certains insectes qui provoquent une répulsion instinctive mais sont indispensables à l’équilibre écologique, le cinéma de Gasper Noé fait partie de ces espèces rares qu’il faut absolument protéger. » Cette citation s’applique parfaitement à « Enter the Void » : agaçant, démesuré, prétentieux, mais tellement nécessaire dans le paysage frileux du cinéma français contemporain.
Cluny

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