LA GRAINE ET LE MULET

Critique initialement publiée le 15 décembre 2007

Film français d’Abdellatif Kechiche    

Genre : Drame

Interprètes : Habib Boufares (Slimane Beiji), Hafsia Herzi (Rim), Farida Benkhetache (Karima), Abdelhamid Aktouche (Hamid)

Durée : 2 h 31

Note : 7/10

En deux mots : En réalisant un projet vieux de dix ans, Abdellatif Khechiche ne retrouve la grâce de « L’Esquive » que par intermittence..

Le réalisateur : Né en 1960 à Tunis, Abdellatif Kechiche arrive en France à Nice à l’âge de 6 ans. Après avoir pris des cours de théâtre au Conservatoire d’Antibes, il commence une carrière de comédien au théâtre et au cinéma (« Le Thé à la Menthe » d’Abdelkrim Bahloul, « Les Innocents » de Téchiné, « Bezness« , de Nouri Bouzid). Il réalise son premier film en 2000, « La Faute à Voltaire » qui obtient le Lion d’Or de la meilleure Première Œuvre à Venise. Son deuxième long métrage, « L’Esquive« , obtient en 2003 quatre Césars, dont celui du meilleur film, performance répétée avec « La Graine et le Mulet » en 2007.

Le sujet : Slimane Beiji travaille depuis 35 ans dans un chantier naval à Séte. Il est séparé de sa femme Souad, qui fait le meilleur couscous au poisson du monde, mais il a gardé un contact étroit avec tous ses enfants. Il vit avec Latifa, qui tient un hôtel meublé où il habite, et la fille de cette dernière, Rym, le considère comme son père. Quand il est licencié, il décide d’investir sa prime dans l’achat d’un vieux rafiot pour le transformer en restaurant. Aidée de Rym, il se lance dans les démarches auprès de la banque, de la mairie, des services sanitaires, pendant que toute la famille se mobilise pour que se réalise le rêve de Slimane.  

La critique : Dans « La Faute à Voltaire« , Sami Bouajila distribuait un prospectus invitant à la projection d’un film appelé « La Graine et le Mulet« . C’est dire qu’avant de tourner son premier long métrage, Abdellatif Khechiche avait déjà écrit le scénario de ce qui deviendra sept ans plus tard son troisième film. Car s’il a transposé le Nice de son enfance à Séte, il y a forcément beaucoup de choses vécues dans ce conte social, où un homme seul réussit à mobiliser autour de son projet Arabes, Espagnols et Français de souche, famille de sang et famille de cœur, bénévoles et bureaucrates, ce qui ressemble furieusement à une métaphore de ce que représente un tournage ; et quand l’acteur de « La Faute à Voltaire« , Mustapha Adouani, tombe malade alors qu’ils avaient commencé les répétitions, c’est à un camarade de travail de son père qu’il s’adresse pour jouer le rôle de Slimane.

On connaît la méthode de travail et la façon de filmer d’Abdellatif Khechiche, réalisateur-acteur formé au théâtre : faire vivre à ses acteurs et comédiens une vie de troupe, répéter longuement les scènes en enrichissant les dialogues des propositions des acteurs, et laisser le temps aux scènes d’aller jusqu’au bout en prenant le risque de saturer. Ces scènes montrées dans la continuité ne sont pas des plans séquence ; au contraire, elles sont jouées et rejouées, filmés sous de nombreux angles, souvent en plans très serrés, et le montage se fait oublier grâce à la force du jeu des acteurs et à l’aptitude si reconnaissable de Khechiche à restituer la tension des affrontements verbaux. 

Car dans le cinéma de Khechiche, les femmes compensent la dureté de leur condition par la maîtrise de la parole, alors que les hommes coincés dans l’étau de leur éducation, ne trouvent pas l’accès aux mots pour exprimer leurs émotions. Il y a une proximité entre Krimo, l’adolescent mal à l’aise dans la langue de Marivaux, et Slimane, le vieil homme taiseux qui n’arrive pas à dire l’humiliation de sa vieillesse, de la perte du travail comme de celle du désir. 

De même, Rym ou Karima sont les cousines provençales de Lydla et Frida (dont l’actrice, Sabrina Ouazani, jouent ici une des filles de Slimane), et le langage des cités métissé de quelques mots d’arabe se teinte de l’accent du sud, nous valant cette proclamation de Rym: « Quand il y a du couscous, je connais dégun« . Il y a donc des scènes captivantes, comme ce repas de famille élargie où les hommes dissertent de l’influence de la texture des nouvelles couches sur l’incontinence des enfants pendant que les sœurs sermonnent leur frère irresponsable, ou celle où Rym pour convaincre sa mère de ravaler sa fierté et d’aller au repas inaugural de l’autre famille vide son cœur de tout ce trop-plein de responsabilités qu’elle doit assumer. Dans cette dernière scène comme dans l’ensemble du film, la jeune Hafsia Herzi est formidable, ce qu’a reconnu la Mostra de Venise en lui décernant le Prix Marcello-Mastroianni. 

Malheureusement, Abdellatif Khechiche n’a pas toujours eu la même prescience du moment où il fallait arrêter la scène, et certaines d’entre elles s’éternisent (la danse du ventre), quand elles ne sonnent pas carrément faux (la crise de Julia), et la tension habilement créée autour du succès ou de l’échec de la soirée inaugurale glisse imperceptiblement vers un sentiment de malaise, où le « comment cela va-t-il se finir ? » se transforme en « quand cela va-t-il se finir ?« . 

Si les démarches de Slimane et de Rym endimanchés auprès des décideurs sont assez justes avec les lapsus raymond-barriens de leurs interlocuteurs (« Un restaurant de couscous, en plus« , « C’est comme ça que ça se passe, en France« ), les petits complots des notables locaux lors du repas sur le bateau sont un peu caricaturaux, et on regrette de ne pas être resté à un niveau plus symbolique, comme cette demande refusée d’accoster au Quai de la République.

Cluny

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