VOLVER

Critique initialement publiée le 23 mai 2006

Film espagnol de Pedro Almodovar

Genre : Comédie dramatique

Interprètes : Penélope Cruz (Raimunda), Yohana Cobo (Paula), Lola Dueñas (Soledad), Carmen Maura (Irène), Chus Lampreave (Tante Paula).

Durée : 2 h 01

La note : 8,5/10

En deux mots : Almodovar au mieux de sa forme, avec son bataillon d’actrices mené par une Penélope Cruz époustouflante.

Le réalisateur : Né en 1949 dans la Mancha, Pedro Almodovar s’installe à Madrid dès ses 18 ans. Il participe à la compagnie théâtrale Los Gaillardos, et devient un personnage important de la Movida, le mouvement culturel qui marque la fin du franquisme. Il écrit des articles dans de nombreux journaux. À 22 ans, il achète une caméra super 8 et réalise des courts métrages diffusés dans la scène nocturne. En 1980, il tourne son premier film, « Pepi, Luci, Bom et les autres filles du quartier », suivi de (entre autres) « Le Labyrinthe des passions »  (1982), « La Loi du désir » (1987), « Femmes au bord de la crise de nerfs » (1988), « Attache-moi ! » (1990, « Talons Aiguilles » (1991), « Tout sur ma mère » (1999), « Parle avec elle » (2002) et « La Mauvaise Éducation » (2004).

Le sujet : Madrid et les quartiers effervescents de la classe ouvrière, où les immigrés des différentes provinces espagnoles partagent leurs rêves, leur vie et leur fortune avec une multitude d’ethnies étrangères. Au sein de cette trame sociale, trois générations de femmes survivent au vent, au feu, et même à la mort, grâce à leur bonté, à leur audace et à une vitalité sans limites.

La critique : Le film commence par un long traveling dévoilant des femmes aux blouses bariolées époussetant des tombes. Paula fait remarquer qu’il n’y a que des veuves, et sa mère lui répond que dans ce pays, les femmes survivent aux hommes. A part quelques membres d’une équipe de tournage au restaurant de Raimunda, (et donc venus d’un monde extérieur, comme par hasard celui du cinéma…), les mâles sont quasiment absents du film, ou alors juste là pour être les vecteurs du malheur que devront surmonter les femmes. 
Adultère, inceste, dureté de la vie, culpabilité, maladie, les malheurs ne manquent pas dans la vie de ces femmes. 

Mais ces difficultés conjuguées à la force de leurs cœurs leur donnent une énergie de la même puissance que le vent omniprésent de la Mancha. Et après le détour d’Almodovar dans l’univers des hommes de la « Mauvaise éducation« , son retour auprès de ses chères actrices leur donne une nouvelle fois l’occasion de montrer leur talent : Carmen Maura, qui retrouve Almodovar dix-huit ans après « Femmes au bord de la crise de nerf« , malicieuse et paradoxalement enfantine, Blanca Portillo, fille de la seule hippie du village, qui combat son cancer à coups de joints, la jeune Yohana Cobo, qui évite de tomber dans la caricature de l’ado ingrate, Lola Dueñas, terrienne et si peu sûre d’elle. 

Mais la chef de meute, c’est Penelope Cruz, éblouissante dans ce rôle de Mère Courage, descendante d’Anna Magnani dans « Bellissima » que l’on aperçoit à la télé. Son jeu subtil rend toute la complexité de son personnage, mélange de force et de faiblesse, capable de petites injustices comme de grands sacrifices. Quand pour la première fois depuis son enfance où sa mère l’avait amenée dans un télécrochet, elle chante « Volver« , un tango de Carlos Gardel adapté sur un rythme de flamenco, devant sa fille et sa mère cachée dans une voiture, les trois générations se retrouvent unies dans les larmes (et les spectateurs aussi) devant la beauté de l’instant. 

Dans son interview au Nouvel Observateur, Almodovar parle de l’état du cinéma mondial en ces termes : « Le manque d’attention au scénario est une vraie honte, il est insensé que l’on investisse des sommes considérables sur des bases aussi peu assurées, alors que le scénario est la pierre angulaire du film. Les scénarios sont incroyablement peu travaillés, je ne comprends pas comment c’est possible : j’ai réécrit celui de « Volver » une vingtaine de fois« . 

Outre la justesse de cette opinion, ces mots expliquent en partie les raisons qui font de « Volver » un film aussi accompli. La mécanique horlogère de son scénario, l’écriture très acérée de ses dialogues portés par des actrices dirigées avec une telle précision, tout cela conduit à ce qui fait la qualité si reconnaissable des films de l’Almodovar de la maturité : ce passage imperceptible du rire à l’émotion, un rythme et une énergie du jeu qui rendent probables les situations les plus irréalistes, dans un climat évoquant par moment le surréalisme de Buñuel dans « Le charme discret de la bourgeoisie« .

Cluny

PS de 2026 : Depuis des années, la splendide affiche de « Volver » trône dans mon salon, au côté de celle de « In the mood for love ».

Laisser un commentaire