Film français d’Antonin Baudry

Interprètes : Simon Abkarian (Le Général De Gaulle), Niels Schneider (Le Général Leclerc), Anamaria Vartolomei (Livia), Benoit Magimel (Le Général Koenig), Mathieu Kassovitz (l’Amiral Darlan), Thierry Lhermite (Le Général Giraud), Felix Kysyl (Jean Moulin), Simon Russel Beale (Winston Churchill)
Durée : 2 h 39 (L’Âge de Fer) + 2 h 37 (J’écris ton nom)
La note : 6/10
En deux mots : Vouloir tiktokiser le destin de l’homme du 18 juin dans un clip de 5 heures 16, c’est quand même audacieux.
Le réalisateur : Né en 1975, Antonin Baudry a une formation d’ingénieur. Il devient diplomate et occupe le poste d’attaché culturel dans plusieurs ambassades. Il intègre le cabinet du ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, qu’il suivra à Beauvau puis à Matignon. Son expérience dans les cabinets ministériels lui inspire le scénario d’une BD qui rencontre un succès important, Quai d’Orsay. Quand Bertrand Tavernier se décide à l’adapter au cinéma, il fait appel à lui pour participer à l’écriture du scénario.
En 2018, il réalise son premier film, Le Chant du Loup, qui rencontre un beau succès.
Le sujet : Vaste fresque sur le destin du général De Gaulle et de quelques-uns de ses premiers soutiens, depuis la bataille de Montcornet en mai 1940 jusqu’à la Libération de Paris en août 1944, sous la forme d’un diptyque : L’Âge de Fer, puis J’écris ton nom, et sous l’angle de la lutte du Général vis-à-vis de ses alliés pour imposer l’existence de la France Libre.
La critique : Sur les écrans, grands et petits, la seconde guerre mondiale a la côte. Vous me direz, elle est tendance depuis 1945. Certes, mais les centres d’intérêt évoluent : l’héroïsme des combattants (La Bataille du Rail, Le Jour le plus long, l’Armée des Ombres), la shoah (La liste de Schindler, Au Revoir les Enfants, La Vie est belle, Le Fils de Saul), le point de vue des salauds (Lacombe Lucien, La Zone d’intérêt), le sens de la mission (Le Pont de la Rivière Kwaï, Il faut sauver le soldat Ryan, Une Vie cachée), et tant d’autres…
Depuis quelques temps, allez savoir pourquoi, la préoccupation principale est celle de la réaction de chacun face à la victoire du fascisme. À Cannes au printemps dernier, trois films français traitaient cette thématique : Moulin, de Lászlo Nemes, Notre Salut, d’Emmanuel Marre, et cette Bataille De Gaulle.
Antonin Baudry et sa scénariste Béatrice Vila se sont inspirés de la biographie vue du point de vue anglosaxon de l’historien britannique Julian T. Jackson, De Gaulle : une certaine idée de la France. Cela se voit, tant la question des relations orageuses entre De Gaulle et Churchill (épisode 1), puis entre De Gaulle et Roosevelt (épisode 2) est au cœur des agitations de tous les protagonistes.
Un été il y a quelques années, j’avais choisi comme lectures de vacances les Mémoires de Guerre de Charles De Gaulle, puis les Mémoires sur la seconde guerre mondiale de Winston Churchill. Autant la question de l’affirmation de la place de la France était omniprésente dans les mémoires du premier, autant dans mon souvenir elle n’était que marginale dans celles du second. J’ai voulu confirmer mon impression en faisant appel à la statistique et j’ai demandé à l’IA le décompte des mentions de l’un et de l’autre dans leurs mémoires respectives. Surprise, match nul : De Gaulle cite Churchill 1 062 fois, alors que Churchill cite De Gaulle 1123 fois.
Peut-être que mon impression tenait au fait que l’hôte du 10 Downing Street traitait cette question périphérique entre de multiples sujets portant sur le destin du monde, alors que par la force des choses le Grand Charles n’avait la main que sur des éléments très marginaux dans la conduite mondiale de la guerre.
Toujours est-il que j’ai été en permanence gêné par cette présentation francocentrée dans le registre de la minuscule frog qui se croit plus grosse que les beefs angloaméricains, et que le portrait d’un Winston plus obsédé par ses fâcheries avec le connétable que par des babioles telles que la destruction des villes anglaises par la Luftwaffe, le sort des colonies britanniques brutalement envahies par les Japonais, ou la réussite du D-Day frise le burlesque.
On le sent, Antonin Baudry et Pathé ont eu l’ambition de produire un grand film populaire, destiné à tous les publics et notamment les plus jeunes. Pour atteindre ce public, entre la volonté de le tirer vers le haut en l’initiant à la complexité des enjeux et des situations, et la facilité de s’adapter à la prétendue inéluctabilité d’un déclin cognitif numérique, le choix narratif a été vite fait : simplifions, exagérons, raccourcissons.
De Gaulle traverse ces quatre années en passant de réunion en réunion tel un sphinx, convaincant ses interlocuteurs d’une hochement de tête, obtenant la révocation de Giraud en deux minutes, passant plus de temps à faire des réussites (mauvaise idée, nous on sait qu’il en est mort) qu’à chercher à convaincre ses interlocuteurs par autre chose que des sentences expéditives – quand il ne fracasse pas un fauteuil dans le bureau de Churchill, scène d’un ridicule absolu.
Dans une volonté de privilégier la tension narrative, on concentre les enjeux capitaux sur un individu, une phrase, un coup d’éclat. Prenons l’exemple de la réunion du 27 mai 1943 chez René Courtois à Paris, qui vit la fondation du Conseil National de la Résistance, et l’affirmation de la confiance de celui-ci à De Gaulle au détriment de Giraud. À en croire le film, les représentants des partis, des syndicats et des mouvements de résistance étaient vent debout contre la proposition du chef de la France LIbre, jusqu’à ce que ce petit malin de Jean Moulin fasse signe à son assistante pour qu’elle passe un appel téléphonique alertant de la descente imminente de la Gestapo. Un pied dans l’escalier, le manteau à peine enfilé, les délégués tournent casaque par miracle, et pouf, voilà le CNR créé ! Bien joué, Rex !
En lisant le compte-rendu de cette réunion par Jean Moulin, on découvre que la plupart des délégués sont arrivés à la réunion déjà convaincus par l’émissaire du Général, et que les débats ont porté sur des détails de dernière minute : le nombre de délégués pour la CGT, ou l’acceptation du changement de représentant pour la Fédération Républicaine. En conclusion, Jean Moulin estime que la réunion s’est tenue « dans une atmosphère patriotique et de dignité́. » Voilà qui est bien pour la France, mais pas pour le spectacle…
Parfois ça simplifie, ailleurs ça exagère, à l’instar de cette première rencontre à Casablanca entre Roosevelt et De Gaulle, où ce dernier découvre qu’il est mis en joue par les agents américains planqués derrière les moucharabiehs. Ben voyons.
Dans cette galerie d’images d’Épinal, quelle place est laissée aux acteurs ? Pas bien grande, l’animation des statues du Musée Grévin passant par des postures plus que par une réelle liberté dans le jeu d’acteur : De Gaulle tire sur sa cigarette (certes, il en fumait jusqu’à 60 par jour), Leclerc reste stoïque sous la mitraille, Winston carbure au whisky, Moulin se cache sous son foulard…
Pas étonnant que celle qui est la plus convaincante soit Anamaria Vartolamei, qui a la chance de jouer un personnage fictionnel, celui qui permet de faire un lien narratif entre Bonnier de la Chapelle et Moulin. Parmi les acteurs incarnant un personnage réel, Simon Arkarian est celui qui s’en tire le mieux, en trouvant souvent le bon équilibre entre le recours à certaines intonations typiquement gaulliennes et l’intériorisation de son jeu, et l’on retrouve l’humanité de Manouchian dans L’Armée du crime ou de l’épicier débrouillard dans Deux moi. Même s’il lui manque 12 centimètres pour atteindre les 1,96m du Général, il le compense par son port altier – et le choix d’un casting proportionné, avec un Churchill lilliputien !
Alors, me direz-vous, après deux pages de critique peu enthousiaste, pourquoi concéder un 6/10 ? Déjà, peut-être parce que ce n’est pas tous les jours que le cinéma français propose un film d’une telle ambition, avec un budget de 75 millions d’euros. Et puis aussi sans doute parce que La Bataille De Gaulle assume son emphase : certaines scènes comme le montage parallèle des discours de De Gaulle à Alger, et celui de Leclerc dans le désert à la création de la IIème DB, souligné par des crescendos violoneux ne manquent pas de souffle, tout comme certaines scènes d’action (la bataille de Bir Hakeim, la fuite sur les toits de Livia devant la descente de la Gestapo).
Aidé par la truculence des citations réelles de De Gaulle et de Churchill (« Non mais regardez-le, on croirait Staline avec 200 divisions derrière lui »), Antonin Baudry compense la gravité du sujet par quelques scènes plus légères qui humanisent ses personnages.
Après un démarrage poussif du premier épisode, le remplissage des salles est allé croissant, preuve d’un bon bouche à oreille. Peut-être que la mise en valeur de ce dirigeant donquichottesque résistant tout à la fois à ses ennemis et à ses alliés défectueux, notamment de l’autre côté de l’Atlantique, répond à un besoin du moment ?
Cluny
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