Critique initialement publiée le 9 novembre 2013
Film français de Bertrand Tavernier

Interprètes : Thierry Lhermitte (Alexandre Taillard de Vorms ), Raphael Personnaz (Arthur Vlaminck), Niels Arestrup (Claude Maupas), Anaïs Dumoustier (Marina)
Durée : 1 h 53
La note : 8/10
En deux mots : Adaptation très réussie de la BD de Lanzac et Blain, qui retrouve le rythme et l’humour de l’original.
Le réalisateur : Né en 1941 à Lyon, Bertrand Tavernier collabore avec Les Cahiers du cinéma et Positif. En 1973, il tourne son premier long-métrage dans sa ville natale, « L’Horloger de Saint-Paul« , première collaboration avec Philippe Noiret. Il réalise ensuite « Que la Fête commence » (César du meilleur réalisateur 1975), « Le Juge et l’Assassin » (César du meilleur scénario 1976), « Une semaine de vacances » (1980), « Coup de torchon » (1981), « Un dimanche à la campagne » (César du meilleur scénario 1983), « Autour de Minuit » (1985), « La Vie et rien d’autre » (1989), « L.627 » (1992), « L’Appât » (Ours d’Or à Berlin 1995), « Capitaine Conan » (César du meilleur réalisateur 1996), « Ca commence aujourd’hui » (1999), « Laissez-passer » (2002), « Dans la Brume électrique » (2009) et « La Princesse de Montpensier » (2010).
Le sujet : Jeune énarque prometteur, Arthur Vlaminck est engagé au cabinet du ministre des Affaires Étrangères, Alexandre Taillard de Vorms. Il se voit attribuer la responsabilité de la mise en forme des discours du ministre, alors que celui-ci s’apprête à prononcer un discours à l’ONU contre l’intervention américaine au Lousdemistan. Balloté entre les différents conseillers et les commandes abstraites du ministre, il découvre qu’écrire la politique étrangère de la France n’est pas de tout repos.
La critique : Il faut s’y faire : signe d’un appauvrissement scénaristique ou d’une crise de l’inspiration, le recours à l’adaptation de bande dessinée, euh pardon, de romans graphiques, pratique habituelle depuis des décennies aux États-Unis, a tendance à se répandre de ce côté-ci de l’Atlantique : « Tamara Drewe », « Blueberry » ou « La Vie d’Adèle » suffisent à le prouver. Le roman graphique de Christophe Blain et d’Abel Lanzac avait reçu un excellent accueil, tant du public puisque les deux tomes se sont vendus à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, que des spécialistes, le Tome 2 ayant été consacré meilleur album au festival d’Angoulême. Derrière le scénariste Abel Lanzac se cache Antonin Baudry, qui a été membre du cabinet de Dominique de Villepin entre 2002 et 2004, et la précision du détail absurde, la restitution de la tension permanente des membres du cabinet et la description ironique et admirative de la flamboyance du ministre ont fait le succès de la BD.
Adapter une bande dessinée cumule aux risques de toute adaptation littéraire le danger de ne pas réussir à retranscrire le rythme propre au 9ème art, et cet écueil prenait dans le cas présent une importance toute particulière, tant la question du rythme se trouve au cœur de l’intrigue : la survie de chacun des conseillers repose sur sa capacité à adapter son travail aux changements constants de perspectives que leur impose le ministre. Bertrand Tavernier est parvenu à transposer ce rythme de la composition de la page par le recours à son équivalent cinématographique, la dynamique du montage : tout en restant dans un cadre de référence classique (cadre, mouvement, stabilité de la caméra), il sait alterner des respirations du côté de la vie « normale » (la vie du jeune couple d’Arthur et Marina, l’école de cette dernière), et des accélérations dès qu’on arrive au Quai d’Orsay, accélérations qui deviennent tempétueuses à chaque apparition d’Alexandre Taillard de Vorms.
Dans la BD, chaque entrée du ministre illustrait graphiquement l’idée du coup de vent, puisqu’elle était soulignée par une envolée de feuilles de papier. Cette idée a été reprise en amplifiée dans le film, puisque les membres du cabinet semblent prévenus de cet effet, et anticipent l’arrivée du ministre annoncée par de lointains claquements de porte en jetant précipitamment des objets lourds au sommet de leurs piles de document. Ce jeu d’entrées et de sorties, cette invraisemblance assumée donne une dimension de vaudeville burlesque qui fonctionne très bien et participe d’un effet comique qui s’installe progressivement.
L’autre force de l’adaptation réside dans le jeu des acteurs, principalement des deux plus expérimentés : Thierry Lhermitte en Alexandre Taillard de Vorms. Bertrand Tavernier raconte à son sujet : « Dès les premières lectures, il m’a proposé une idée originale, qui lui permettait de s’approprier le personnage : doubler chaque propos par un geste extravagant, censé l’illustrer. C’est d’autant plus jubilatoire que, ces dernières années, Thierry a tenu beaucoup de rôles sérieux, au cinéma comme au théâtre. Là, j’avais l’impression de réactiver le Lhermitte délirant des années Splendid, la maturité en plus. » Le jeu de Thierry Lhermitte culmine dans une scène désopilante où le ministre se lance dans une diatribe sur l’importance du Stabilo dans la mise en forme de sa pensée, devant une secrétaire hallucinée bien qu’habituée à de telles envolées.
L’autre acteur qui a su mettre son immense savoir-faire au service de son personnage, c’est Niels Arestrup dans le rôle du directeur de cabinet, parlant toujours d’une voix douce et pédagogue qui se fait d’autant mieux entendre que tout le monde a tendance à hurler dans cet asile de fou, et dont le « Bon courage » cauteleux adressé à Vlaminck chargé de présenter la première version de son discours au ministre résonne comme une sentence de mort. Face à eux, Raphaël Personnaz joue le rôle de l’élément neutre, voire de l’élément absorbant, celui qui met en valeur les autres personnages comme Tintin vis-à-vis de Haddock, des Dupondt ou de Tournesol. De Tintin, il en est d’ailleurs question, puisque Vorms le cite au côté d’Héraclite et de Mao-Tsé-Toung dans les sources de sa pensée.
J’ai beaucoup ri durant la projection, avec une partie de la salle bien remplie en ce samedi après-midi à la Défense ; une partie seulement, car la drôlerie repose sur la répétition et l’accumulation de détails absurdes, sur des leitmotivs décalés comme l’obsession du président pour l’ourse Canelle ou des références implicites comme les « dictons à la con du premier ministre auxquels on ne comprend rien » (Raffarin appréciera), ou la crainte que la Ministre de la Défense ne tire la couverture à elle (il n’y a eu qu’une ministre de la Défense dans l’histoire de la République…), et que cet humour n’est pas forcément accessible à tous. Pourtant, et malgré, ou à cause d’une facture très classique, ce « Quai d’Orsay » est un des meilleurs films de Bertrand Tavernier, et ce n’est pas peu dire.
Cluny
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