VICTOR YOUNG PEREZ

Critique initialement publiée le 1er décembre 2013

Film français de Jacques Ouaniche     

Interprètes : Brahim Asloum  (Victor Perez), Steve Suissa (Benjamin Perez), Isabella Orsini (Mireille Balin), Patrick Bouchitey (Léon Bellières)      

Durée : 1 h 50  

La note : 5/10

En deux mots : Confirmation de cet adage clunysien : les bons sentiments ne font pas les bons films.

Le réalisateur : Jacques Ouaniche commence sa carrière comme producteur de « L’Esquive« , d’Abdellatif Kechiche. Il écrit et produit la série « Maison close » pour Canal +, et en réalise deux épisodes.

Le sujet : En 1929, le jeune juif tunisien Victor Perez est remarqué à Tunis par un manager de boxe qui l’emmène avec lui à Paris. Il remporte de nombreux combats, jusqu’à devenir champion du monde des Mouches. Il devient la coqueluche du Tout-Paris et l’amant de l’actrice montante, Mireille Balin. Absorbé par sa vie mondaine, il perd son titre mondial et voit son frère le quitter pour retourner à Tunis. En 1944, il est arrêté et déporté à Auschwitz où le commandant du camp décide de le faire combattre contre un gardien allemand qui boxe dans la catégorie des lourds.

La critique : Victor Young Perez a bien existé, et la plupart des événements racontés dans ce biopic sont exacts, comme son titre mondial, sa liaison avec Mireille Balin, son combat à Berlin le soir de la Nuit de Cristal ou sa déportation à Auschwitz III, et y compris l’organisation d’un match de boxe contre un gardien allemand. Histoire passionnante, donc, et qui a déjà inspiré la bande dessinée Carton Jaune de Didier Daeninckx et Assaf Hanuka.  Mais ce qui explique l’échec du film réside justement dans les entorses ou les rajouts à une réalité déjà suffisamment édifiante, tout cela au nom du genre, celui du biopic qui se doit de respecter la courbe ascension fulgurante, aveuglement dû à la gloire, descente aux Enfers et rédemption.

Ici déjà, la rédemption prend une forme particulière, puisqu’elle se déroule dans l’horreur de la Shoah, et c’est là que se situe la principale entorse à la réalité, minime en apparence mais significative d’une approche hagiographique : le match organisé par le commandant du camp contre un boxeur lourd allemand devant les détenus s’est soldé par un match nul, performance déjà inouïe pour un homme qui depuis des mois n’avait le droit qu’à un bol de soupe par jour face à un adversaire en pleine santé et à qui il rendait quarante kilos, et non par un K.O. retentissant après quinze rounds de pilonnage systématique comme nous le raconte le film.

Certes, Mireille Balin a été internée à la Libération pour sa liaison avec un officier de la Wehrmacht, mais l’arrestation de Perez n’avait rien à voir avec elle, leur relation ayant pris fin en 1935. De même, l’existence du frère de Victor a été inventée, comme on peut le deviner devant l’énorme invraisemblance scénaristique de son arrivée volontaire à Auschwitz. On peut jouer avec la réalité historique, Tarantino a bien fait mourir Hitler dans l’incendie d’un cinéma parisien ; il peut être intéressant de raconter un épisode inconnu à la forte symbolique, comme le Match de la Mort qui opposa en 1942 à Kiev une équipe de football ukrainienne à une équipe de la Lutwaffe, et que Pierre-Louis Basse a raconté dans « Gagner à en mourir« . Mais distordre la réalité pour la rendre plus dramatique va à l’encontre de l’effet voulu, la gêne prenant finalement la place de l’émotion recherchée.

J’avais vu quelques épisodes de « Maison Close« , et l’impression que j’avais eu alors se trouve renforcée à la vision de « Victor Young Perez » : de nombreux réalisateurs français de mini-séries estiment que l’usage, voire l’abus de filtres colorés suffisent à faire un style, de Josée Dayan dans ses adaptations de Fred Vargas à Eric Rochant dans « Mafiosa« , en passant par les réalisateurs d’ »Engrenages« . Ici au moins c’est simple : filtre gris, on est à Auschwitz ; filtre mordoré, on est à Tunis ; entre les deux, on suit l’ascension et la chute de Victor à la teinte des filtres ! Brahim Asloum apporte sa crédibilité aux scènes de boxe, et évite la catastrophe pour les autres scènes, au milieu d’une distribution mal dirigée, avec une Isabela Orsini qui joue la française Mireille Balin avec un accent italien à couper au couteau et un Patrick Bouchitey qui se prend pour Jean-Pierre Léaud. Alors, on ressort de ce film avec la connaissance nouvelle d’une histoire instructive, mais surtout l’agacement devant un sentiment de manipulation d’autant plus désagréable qu’elle a été réalisée au nom d’une bonne intention ; bref, un beau gâchis.

Cluny

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