THE LUNCHBOX

Critique initialement publiée le 15 décembre 2013

Film indien de Ritesh Batra

Titre original Dabba    

Interprètes : Irrfan Khan (Saajan Fernandes), Nimrat Kaur (Ila), Nawazzudin Siddiqui (Shaikh)        

Durée : 1 h 42  

La note : 7,5/10

En deux mots : Premier film subtil sur une romance épistolaire qui raconte la classe moyenne de Bombay.

Le réalisateur : Né à Bombay, Ritesh Batra a étudié l’économie à New York, avant d’étudier le cinéma. Il réalise trois courts métrages : « The Morning Ritual » (2008), « Gareeb Nawaz’s Taxi » (2010) et « Café Regular Cairo » (2011).

Le sujet : Comme des centaines d’habitants de Bombay, Ila prépare tous les jours le repas que son mari mangera au bureau, et qui est porté par les dabbawallas. Mais son repas arrive par erreur au bureau de Sajaan, un comptable veuf à un mois de la retraite. Alors que le mari d’Ila ne se rend même pas compte de l’erreur de livraison, Sajaan et Ila commencent une correspondance par lunchbox interposée. Leurs doutes, leurs rêves et leurs regrets nourrissent cet échange, et poussent l’un et de l’autre à interroger leurs vies.

La critique : Avec ses dix-huit millions d’habitants, l’agglomération de Bombay est la plus peuplée de l’Inde moderne. La violence de la mousson gêne le trafic automobile, et a poussé à la création d’un réseau de transports en commun très étendu qui prend une place centrale dans l’histoire qui nous est racontée, et ce n’est pas un hasard si le film s’ouvre et se conclue par des images des trains de Bombay. Comme les employés de cette capitale économique habitent souvent très loin de leurs lieux de travail, ils partent tôt de chez eux, et plutôt que d’emporter leur gamelle, ce qui signifierait pour leurs épouses de cuisiner la nuit, ou encore de s’adresser à des restaurants proches de leurs bureaux, ce qui impliquerait le risque de manger quelque chose de préparé par des gens de castes inférieures, ils ont recours au système des dabbawallas.

Ce système vieux de 120 ans permet la livraison quotidienne de 400 000 repas préparés par les épouses, les mères ou les cuisinières et portés par 5000 dabbawallas pour la plupart illettrés, avec un taux d’erreur de 1 repas pour 16 millions ; il a été étudié pour sa performance par l’université d’Harvard, et félicité, non pas par le Roi d’Angleterre comme le proclame le livreur d’Ila offusqué qu’on puisse soupçonner une erreur de livraison, mais par le Prince Charles. Pourtant, c’est bien cette erreur, ce un sur seize millions qui constitue le déclencheur de cette histoire à l’image du système des dabbawallas, à la fois très simple et très sophistiqué.

Le même jour, Sajaan va recevoir par erreur cette lunchbox à la cuisine raffinée, et devoir assurer la formation de son successeur, un orphelin sympathique et bien peu rigoureux. Sa vie bien rangée de comptable qui n’a jamais fait une erreur de calcul en 35 ans de métier et de veuf bougon qui refuse de rendre la balle de cricket (on est en Inde !) que les gamins du voisinage ont envoyée dans son jardin va se trouver bousculée par ce double événement. Puisqu’on n’est pas très loin du conte, la nourriture d’Ila va agir comme un filtre d’amour et réveiller une sensibilité endormie, alors que l’amitié envahissante de son insupportable remplaçant va l’amener à s’occuper de quelqu’un d’autre que lui.

Ila vit enfermée dans son appartement, préoccupée par le cancer de son père et confrontée à un mari qui l’ignore, elle ne communique réellement qu’à distance : avec sa voisine du dessus, sorte de voix divine qui lui envoie conseils, injonctions et piments, et avec Sajaan par le biais de messages glissés dans la lunchbox. A l’heure de la communication virtuelle, Ila et Sajaan retrouvent le plaisir de la correspondance écrite, et s’ouvrent l’un à l’autre comme on peut le faire sur un site de rencontres ; Ila évoque ses soupçons sur l’infidélité de son mari, son rêve de partir au Bouthan, pays où elle a appris que le PNB a été remplacé par le Bonheur National Brut, alors que Sajaan s’ouvre de son incompréhension devant ce monde qui change si vite, où faute de place, les tombes horizontales sont remplacées par des tombes verticales.

On est à Bombay, mais absolument pas à Bollywood ; présenté à Cannes dans la Semaine de la Critique, « The Lunchbox » présente toutes les qualités d’un film d’auteur : une idée originale ancrée dans une réalité locale, une écriture scénaristique efficace et une réalisation subtile, sachant avoir recours au raccord plastique (le ventilateur qui surplombe le bureau de Sajaan renvoyant à celui que fixe à longueur de journée le voisin dont Ila parle dans une de ses première lettre), ou passant du champ-contrechamp au plan de demi-ensemble pour réunir à la cantine Sajaan et Shaikh quand le premier accepte enfin le second. Dans le rôle de Sajaan, on retrouve Irrfan Khan, vu dans « Slumdog Millionnaire« , « A bord du Darjeeling Express » ou « L’Odysée de Pi« , impeccable de retenue et de gravité amusée. Premier film maîtrisé, « The Lunchbox » présente la double qualité qu’on attend du cinéma : une ouverture sur le monde, en l’occurrence ici un pays qui compte un sixième des habitants de la planète, et le plaisir d’une narration ingénieuse.

Cluny

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