SUZANNE

Critique initialement publiée le 22 décembre 2013

Film français de Katell Quillévéré     

Interprètes : Sara Forestier (Suzanne), François Damiens (Nicolas), Adèle Haenel (Maria), Paul Hamy (Julien)

Durée : 1 h 54  

La note : 7,5/10

En deux mots : Film subtilement construit sur la trajectoire d’une mère-enfant victime de son propre amour.

La réalisatrice : Née en 1980 à Abidjan, Katell Quillévéré étudie le cinéma et la philosophie à Paris 8. Elle réalise trois courts métrages : « A bras le corps » (2005), « L’imprudence » (2007) et « L’Échappée » (2009). Son premier long métrage, « Un poison violent« , obtient en 2010 le Prix Jean Vigo.

Le sujet : Chauffeur routier veuf, Nicolas élève seul ses deux filles, Suzanne et Maria. Mère adolescente, Suzanne rencontre Julien, un petit malfrat pour lequel elle abandonne son fils Charlie. Quand elle réapparait au bout d’un an, c’est en prison. Maria lui reste fidèle, alors que Nicolas a du mal à accepter.

La critique : Katell Quillévéré a raconté avoir retrouvé la force d’écrire en revenant d’un concert de Leonard Cohen, et elle clôt son film par la version de Suzanne chantée comme un gospel par Nina Simone, « avec cette voix de femme qui semble avoir tout vécu, elle aussi…« . Pourtant, c’est à une autre Suzanne que me fait penser Sara Forestier quand elle marche à grandes enjambées : Suzanne, c’était déjà le prénom du personnage principal joué par Sandrine Bonnaire dans « A nos amours« . Nombreux sont les critiques qui font référence à Pialat, et effectivement avec cette construction dramatique en grands blocs de séquences, on retrouve un peu du style de l’auteur de « Sous le Soleil de Satan« , et l’image du premier baiser de Suzanne et de Julien dans le tunnel évoque les contre-jours de Jacques Loiseleux dans « A nos amours« .

Pourtant, c’est à Ozu que la réalisatrice fait surtout référence, particulièrement à « Il était un père« , film de 1942 resté inédit en France jusqu’en 2004, qui raconte sur 20 ans avec des ellipses la relation d’un père et d’un fils. C’est cette construction basée sur l’ellipse qui fait la singularité et la force de ce « Suzanne » : on voit deux gamines complices confrontées à un père lunatique, puis on les retrouve à l’adolescence à provoquer les garçons qui passent devant leur maison, puis l’annonce de la grossesse de Suzanne, puis la rencontre avec Julien. Entre ces blocs, des années se sont écoulées, dont on ne voit que les effets : Suzanne a trouvé un boulot de secrétaire dans l’entreprise de transport où travaille son père, Charlie a maintenant quatre ans et semble perpétuellement trimballé par sa mère, Maria habite maintenant Marseille…

Comme chez Pialat, il n’y a pas de place pour la psychologie des personnages. On les voit agir, le spectateur reste seul juge de leur comportement, et les ellipses renforcent encore le mystère de la trajectoire de Suzanne, à la fois peu sympathique et attachante. par contre, la caméra s’attarde sur les visages, les regards, les gestes anodins, et offre ainsi un écrin au formidable travail des acteurs : Sara Forestier, toute en intensité rentrée, qui trouve une nouvelle fois un « rôle à César », François Damiens, qui s’attache à gommer toute la dimension keatonniene de son jeu habituel, et surtout Adèle Haenel, petite sœur qui domine d’une tête et d’une maturité grave sa bouillonnante aînée, excellente comme toujours depuis « La Naissance des Pieuvres« .

Benoît Jacquot avait déjà filmé dans « A tout de suite » l’itinéraire d’une jeune femme prête à tout abandonner pour l’amour d’un malfrat. Mais ici, la fugue n’est qu’une des péripéties laissées dans l’ombre par les ellipses, pour laisser la place aux effets que produit l’absence sur les autres, père, sœur ou fils. Par l’intelligence de sa construction et la force du jeu de ses acteurs, « Suzanne » parvient à monter qu’en s’intéressant aux creux d’une histoire plus qu’à ses reliefs on peut révéler ce qu’il y a d’intéressant chez n’importe qui, et c’est un peu de la grâce du cinéma qui s’exprime là.

Cluny

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