Critique initialement publiée le 12 octobre 2013
Film israélien de Sharon Bar-Ziv

Interprètes : Asia Naifeld (Anna), Ohad Hall (Erez), Guy Kapul (Nimrod), Udi Persi (Davidi)
Durée : 1 h 30
La note : 7/10
En deux mots : Huis-clos sous tension dans le cadre d’une enquête au sein de Tsahal, premier film réussi.
Le réalisateur : Né à Tel-Aviv, Sharon Bar-Ziv termine un master de cinéma de l’université de Tel-Aviv. Il a joué comme acteur et écrit des scénarios pour des films et pour la télévision, et été créatif dans la publicité. « Room 514 » est don premier film.
Le sujet : À trois semaines de la fin de son service, Anna, enquêtrice pour la police militaire, se voie confier une enquête sur les exactions commises par une brigade spéciale qui opère dans les territoires occupés. Malgré les pressions de ses supérieurs, elle poursuit son enquête et parvient à remonter la chaîne de responsabilité de ces bavures. Mais à quel prix ?
La critique : Pourquoi voit-on autant de films israéliens en France (« Room 514 » est le neuvième film israélien de ces critiques, de neuf réalisateurs différents) ? Est-ce la manifestation de l’indéniable vitalité de la création cinématographique de ce pays de 8 millions d’habitants, ou est-ce le produit du statut particulier de ce morceau d’Europe implanté par l’histoire au cœur du Proche-Orient ? La question me trottait dans la tête durant le début de la projection de ce film, d’autant que j’avais lu qu’il a été tourné en quatre jours, et que le minimalisme du projet semblait me confirmer que j’étais en face d’un « petit » film, tourné quasiment à huis-clos dans la salle d’interrogatoire 514, la caméra ne s’échappant que pour aller dans la salle d’à côté ou pour suivre Anna dans son bus du soir, en continuant à l’enfermer dans un plan fixe rapproché qui efface les personnages au second plan.
Et puis la qualité du jeu et la subtilité de l’approche d’un sujet aussi complexe m’ont progressivement convaincu de l’intérêt de distribuer le premier film de Sharon Bar-Ziv, en ce qu’il nous raconte des blocages de la société israélienne d’aujourd’hui. L’héroïne est donc une jeune femme, immigrée russe, qui va bientôt achever sa période de service militaire. Ce double choix est délibéré : en choisissant une femme pour dynamiter les codes d’un monde masculin, le réalisateur apporte un contrepoint aux évidences de ce genre de film, et en prenant une actrice d’origine russe, Sharon Bar-Ziv voulait souligner une évolution importante : « Elle fait partie de cette génération d’immigrés russes qui a complètement transformé la société israélienne en y apportant une rigueur professionnelle, un dévouement, qui se manifestent aujourd’hui dans tous les domaines de la vie, pas seulement dans le champ culturel« .
Jeune, femme et immigré récente (elle parle russe avec sa mère au téléphone), Anna s’oppose à un monde d’hommes et de Sabras, les Israéliens nés en Terre Promise. Confrontée à la fois aux doutes moraux du sergent Nimrod et à l’arrogance du capitaine Davidi, elle va opposer à cette triple infériorité de départ supposée (sexe, grade, origine) la rigueur de son travail et la certitude morale de son bon droit. Le renversement du rapport de forces est au cœur de l’enjeu dramatique, et le dénouement apparent va dans le sens de la logique narrative, avec le triomphe et de l’héroïne entêtée, et des principes moraux, jusqu’à ce qu’un rebondissement introduise une nuance de taille, renvoyant au propos du réalisateur : « Room 514 dessine une réalité absurde où des jeunes soldats d’à peine 20 ans sont « jetés » dans des situations les poussant inévitablement à exercer la répression et la violence en brisant tout code moral. La critique du film vise principalement les responsables politiques, incapables de négocier une solution à un conflit qui finit par miner la société israélienne de l’intérieur. Israël est responsable de la souffrance du peuple palestinien, mais le film tente d’aborder également la tragédie de la jeune génération israélienne qui paye elle aussi les frais de l’occupation…«
La qualité du film réside avant tout dans la cohérence entre le fond et la forme. Sharon Bar-Ziv a choisi de privilégier des plans-séquences, préférant filmer les interrogatoires ainsi, en laissant l’un des deux protagonistes en amorce, plutôt que d’avoir recours au traditionnel champ-contrechamp. Ainsi, il place le spectateur directement dans la position du contrechamp, comme s’il assistait à la scène derrière la vitre d’une salle d’interrogatoire. Le huis clos formel renvoie à la situation d’enfermement dans lequel se trouvent chacun des personnages, et toute la société israélienne avec, à la fois démocratie et pays qui impose un système de domination à un autre peuple ; Anna partage avec le sergent Nimrod, le premier à craquer, la nostalgie des vieux films, ceux de l’époque où on pouvait facilement identifier les gentils et les méchants. La période et le contexte sont bien différents, et ce qui semble être juste à l’un ne l’est plus forcément pour l’autre, et Anna elle-même incarne cette ambivalence, dans sa capacité à passer instantanément d’une attitude intraitable à la compassion.
Alors, on peut s’interroger sur l’utilité des scènes de sexe entre Anna et son supérieur, ne bascule-t-on pas dans un éros-et-thanatos facile ? Sharon Bar-Ziv les justifie par l’âge de ses héros, et la volonté de souligner la jeunesse de ceux que la classe politique envoie faire le sale boulot, dont acte. De même, à quoi servent ces interludes en noir et blanc censés illustrer les doutes moraux d’Anna ? Dommage que la fluidité narrative soit altérée par ces artifices inutiles qui finissent par faire perdre le fil du récit. Je disais plus haut que le film avait été tourné en quatre jours pour des questions financières, mais il a été répété pendant six mois, et cela se voit à l’écran, par l’intensité et la théâtralité du jeu des acteurs, particulièrement Asia Naifeld, très juste dans ce rôle complexe. Petit film par son format, « Room 514« , au-delà des imperfections d’une première œuvre donne une nouvelle illustration et de la vitalité du cinéma israélien, et des contradictions d’une société enlisée dans un conflit de soixante ans. Que lui demander de plus ?
Cluny
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