PRISONERS 

Critique initialement publiée le 13 octobre 2013

Film américain de Denis Villeneuve     

Interprètes : Hugh Jackman (Keller Dover), Jake Gyllenhaal (L’inspecteur Locki), Maria Bello (Grace Dover), Paul Dano (Alex Jones), Melissa Leo (Holly Jones)

Durée : 2 h 33  

La note : 8/10

En deux mots : Thriller crépusculaire et interrogation morale, « Prisoners » est une vraie réussite.

Le réalisateur : Né à Trois-Rivières en 1967, Denis Villeneuve a étudié le cinéma à l’Université du Québec à Montréal. En 1991, il remporte la course Europe-Asie organisé par Radio-Canada grâce à des reportages audacieux. En 1998, il réalise son premier long métrage, « Un 32 août sur Terre« . Suivent « Maelström » en 2000, « Polytechnique » en 2009, et « Incendies » en 2011, adapté de la pièce de son compatriote Wajdi Mouawad, et qui remporte de nombreux prix.

Le sujet : Le jour de Thanksgiving, les familles Dover et Birch déjeunent ensemble. Leurs filles Anna et Joy sortent jouer et disparaissent. Arrêté par l’inspecteur Loki, un simple d’esprit, Alex Jones, est relâché à la fin de sa garde à vue, faute de preuves. Convaincu de sa culpabilité, Keller Dover enlève Alex Jones afin de le faire parler, quitte à le torturer.

La critique : Je n’avais visiblement pas été le seul à apprécier « Incendies« , puisque Hollywood, avec sa capacité historique à aspirer tout ce qui bouge derrière une caméra sur la planète, a confié au réalisateur québecois les manettes de ce thriller façon « Seven« . À l’époque d’ »Incendies« , je m’étais demandé quelle part lui revenait dans la réussite du film, tant le sujet en lui-même était fort, et l’enthousiasme de tous ceux qui avaient vu la pièce de Mouawad prouvait que la matière de départ était pour beaucoup dans le succès du film. En se coulant dans la peau de réalisateur d’un film typiquement états-unien (il est américain, après tout), Denis Villeneuve allait-il réussir à transformer l’essai ?

Disons-le tout de suite, oui, et largement. « Prisoners » s’attaque à un sujet mille fois abordé dans le cinéma U.S., celui de l’enlèvement d’enfants (« Taken« , « The Secret« , « Disparue« , « Man on Fire » ou «  L’Echange » pour n’en citer que quelques-uns), mais pourtant, jamais depuis « Mystic River » et «  Zodiac » (tiens ? Déjà Jake Gyllenhaal !) je n’avais été autant captivé par une histoire de ce genre. Première réussite, l’immersion dans une petite ville typiquement américaine, dans une banlieue de Boston pluvieuse et ténébreuse : repas de Thanksgiving, Pontiac Trans Am, Star Splanged Banner à la trompette, le tout baigné d’une religiosité doloriste, puisqu’on entend un prédicateur proclamer à la radio que « l’homme naît pour souffrir, non pas en tant qu’homme, mais en tant que pêcheur« .

Ça, les protagonistes de « Prisoners » vont souffrir, car tous vont pêcher ; les méchants s’avèrent avoir été victimes, et de Dieu et des hommes, et les gentils ne peuvent résister à la tentation de la violence et au nom du motif le plus légitime au monde, retrouver leurs enfants, ils vont commettre l’inacceptable, embarquant avec eux le spectateur à qui ils ne laissent pas vraiment l’occasion de ne pas se sentir complice, à moins qu’il soit lui-même prisonnier ? Cette méditation sur ce qui différencie le droit et la justice se double d’une intrigue palpitante, faite de fausses pistes et de vrais indices, avec une science du rythme et de l’ellipse bienvenue qui font oublier les 153 minutes du film.

Les couleurs crépusculaires de Roger Deakins (directeur de la photographie des frères Coen et de Sam Mendes, entre autres) s’accordent avec la noirceur de l’histoire et de l’âme des protagonistes : caves, sous-sols, appartements délabrés, forêts hivernales servent de toiles de fond à cet affrontement entre un père qui avait fait croire à sa famille qu’il la protègerait de tout (Hugh Jackman, méconnaissable en écho de De Niro dans « The Deer Hunter« , très bien) et un policier à la chevalière arborant le compas et l’équerre, bouton de col attaché et fêlures intérieures (Jake Gyllenhaal, excellent). A leurs côtés on trouve une distribution de haut vol :  Paul Dano en simple d’esprit angoissant, Maria Bello en mater dolorosa et Melissa Leo en réincarnation de Mme Bates. Une histoire forte, une réalisation efficace, une superbe photographie et une distribution impressionnante, voilà les ingrédients qui composent la recette de ce qui est indéniablement un des meilleurs films de cette rentrée.

Cluny

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