Critique initialement publiée le 11 janvier 2014
Film britannique de Stephen Frears

Interprètes : Judi Dench (Philomenia), Steve Coogan (Martin Sixsmith), Sohie Kennedy Clark (Philomenia jeune), Anna Maxwell Martin (Jane)
Durée : 1 h 38
La note : 7/10
En deux mots : Stephen Frears retrouve son talent dans une histoire vraie dont il a un peu forci le trait.
Le réalisateur : Né en 1941 à Leicester, Stephen Frears réalise son premier film, «Gumshoe», en 1971. Entre 1985 et 1987, le réalisateur signe trois films très virulents inspirés par la déliquescence de la société britannique : «My Beautiful Laudrette», «Prick up», et «Samy et Rosy s’envoient en l’air».
A partir de 1988 («Les liaisons dangereuses»), il alterne les réalisations des deux côtés de l’Altantique : «Les Arnaqueurs», «Mary Reilly», «Dirty Pretty Things», «Mrs Henderson Presents», «The Queen», «Chéri» et «Tamara Drewe».
Le sujet : Martin Sixmith, ancien correspondant de la BBC à Washington, vient d’être démissionné de son poste de directeur de la communication du gouvernement Blair. Spécialiste de l’histoire de la Russie, il prépare un nouveau livre sur ce sujet quand la fille de Philomena, une vieille Irlandaise qui s’est vu arracher son enfant 50 ans avant par les sœurs de l’établissement pour filles-mères où elle était obligée de travailler, lui propose d’écrire l’histoire de sa mère. Après avoir hésité, Martin accepte de partir avec Philomenia à la recherche de ce fils adopté aux États-Unis.
La critique : Ce n’est pas la bande-annonce qui m’a donné envie de voir ce film, bien au contraire. En effet, elle présentait tous les défauts d’une B-A, à savoir regrouper tout ce qui est supposé être les meilleures répliques du film, et déflorer l’histoire en 1 mn 30, le tout enveloppé d’une musique violonnesque et de flashbacks déchirants. C’est la signature de Stephen Frears, incontestablement un des meilleurs réalisateurs britanniques avec Ken Loach et Mike Leigh, et l’accueil très favorable de la critique qui m’ont convaincu finalement d’y aller, même si je sais depuis longtemps que ce dernier critère n’est pas une garantie absolue.
La bande-annonce fait effet de révélateur des petits défauts qui limitent ma note à 7/10. Effectivement, il y a un usage de la musique lacrymale un brin intempestif, et certains flashbacks ne donnent pas dans la nuance. Certains, car celui de la rencontre de Philomenia avec le futur père de son enfant est élégamment filmé à travers la glace déformante d’une fête foraine, et ce que je reproche se trouve plus dans l’insistance de certains détails, comme le rappel inutile du cri de Philomenia quand elle revient cinquante ans après dans l’orphelinat de Roscrea.
Il y a deux sujets dans ce film : le premier traite du refus de l’église catholique irlandaise d’assumer son passé répressif à l’encontre des filles ayant fauté, et le second porte sur la relation entre une vieille dame de la classe populaire et un journaliste cynique et dépressif. « Philomenia » est l’adaptation du roman qu’a finalement écrit Martin Sixsmith, « The Lost Child of Philomena Lee« , et globalement, les faits rapportés sont réels. Globalement, parce que l’écriture cinématographique a ses propres règles, et que Stephen Frears a pris quelques distances avec la réalité : ainsi la Soeur Hildegaarde est en réalité morte avant l’enquête de Martin, et la rencontre de la fin n’a jamais existé.
Martin Sixsmith évoque lui-même le film de 2002 de Peter Mullan, « The Magdalene Sisters » qui avait révélé au grand public l’histoire des Magdalene laundries, ces institutions tenues par des nonnes qui enfermèrent pendant deux siècles plus de 30 000 jeunes femmes coupables d’avoir enfanté hors mariage, ou tout simplement d’avoir été trop jolies, et dont la dernière ferma en 1995. Plus que l’inhumanité de ces institutions répressives venues d’un autre âge, Frears s’attaque au silence de l’église et au refus de reconnaître ses torts, quitte à prendre quelques libertés avec les faits exacts, la mère supérieure de Roscrea étant ainsi décrite dans le livre de Sixsmith : « a friendly, educated woman … who had devoted her life to the care of disadvantaged and disabled people« , loin de la punaise de bénitier hypocrite montrée dans le film. Autre falsification anecdotique -quoique – : Jane Russel est allé chercher l’orphelin qu’elle a adopté à Londres, et non en Irelande.
La dimension la plus réussie, celle où excelle Stephen Frears, c’est la description de la relation entre Martin et Philomenia. Le premier nous est présenté dans la scène d’exposition alors qu’il boucle son bilan médical, et quand son toubib et ami lui évoque des « selles incomparables« , avant de lui expliquer qu’il veut dire qu’il ne peut les comparer avec aucun échantillon antérieur, le médecin se moque de la déception de son ami. Philomenia, elle, a attendu 50 ans avant de parler à sa fille de cet enfant qu’on lui a volé, et comme le dit Martin à sa femme, « Cinquante ans de lecture du Daily Mail et de romans à l’eau de rose, ça ramollit le cerveau« . C’est tout du moins l’impression qu’il a devant la naïveté de vieille femme, avant qu’il découvre que ce qu’il prenait pour de l’absence de jugeote n’est finalement qu’une autre façon de penser.
Quand Philomenia demande à Martin s’il croit en Dieu, il se lance dans une longue explication sur la difficulté de répondre simplement à une question aussi compliquée, avant de lui retourner poliment la question, à laquelle elle répond : « Oui. » Dame Judi Dench joue avec finesse le mélange de malice et d’obstination de cette Mère Courage, et Steeve Coogan sait mettre tout l’humour british au service d’un scénario qu’il a co-écrit. Moins virtuose que « The Queen« , « Philomenia » est quand même un film très intéressant, à la fois subtil et émouvant, qui sait mélanger avec efficacité histoire individuelle et destin collectif.
Cluny
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