NYMPH()MANIAC VOLUME 1

Critique initialement publiée le 5 janvier 2014

Film danois de Lars Von Trier

Interprètes : Charlotte Gainsbourg (Joe), Stellan Skasgard (Seligman), Stacy Martin (Joe jeune), Shia LaBoeuf (Jérôme)    

Durée : 1 h 50  

La note : 8/10

En deux mots : Lars Von Trier poursuit avec brio son exploration de la culpabilisation des femmes. 

Le réalisateur : Né en 1956 à Copenhague, Lars Von Trier suit les cours d’une école de cinéma au Danemark. Il réalise son premier long métrage en 1984, « The Element of Crime ». En 1991, il reçoit le Prix du Jury au Festival de Cannes pour « Europa ». Toujours à Cannes, « Breaking the Waves » obtient le Grand prix en 1996, et « Dancer in the Dark » reçoit la Palme d’Or en 2000 alors que Björk se voit décerner le prix d’interprétation féminine. Carlotte Gainsbourg fera de même en 2009 avec « Antichrist », tout comme Kirsten Dunst en 2011 avec « Melancholia ». Il tourne aussi « Les Idiots » en 1998, « Dogville » en 2003, « Manderlay » en 2005 et « le Direktor » en 2007.

Avec d’autres réalisateurs, dont Thomas Vinterberg (« Festen »), il lance en 1995 un mouvement cinématographique, le Dogme95, qui édicte dix règles : prise de son directe, pas de décors, caméra portée, pas de flash back, couleurs en lumière naturelle…)

Le sujet : Un soir, un vieil homme, Seligman, recueille Joe, une femme qui a été tabassée dans la rue. Elle refuse qu’il appelle une ambulance ou la police, mais elle accepte son hospitalité. Il la soigne, et elle commence à lui raconter son histoire : depuis l’adolescence, elle s’est auto-diagnostiquée comme nymphomane et en ressent une importante culpabilité.

La critique : Autant j’avais aimé « Melancholia« , autant « Antichrist » m’avait déplu, malgré un qualité plastique indéniable et quelques séquences sublimes. Est-ce le rôle principal attribué à Charlotte Gainsbourg qui me rappelait « Antichrist » ou le thème du film contenu comme le précédent dans son titre qui m’ont fait hésiter à aller voir ce « Nymp()omaniac » ? Toujours est-il que je m’y suis résolu, la vision de « Beaking the Waves« , « Dancer in the Dark« , « Dogville » ou de « Melancholia » faisant partie de mes expériences fortes de spectateur, je ne pouvais pas passer à côté du dernier film d’un des plus grands metteurs en scène de notre temps.

On connait le goût du réalisateur danois pour les prologues sophistiqués. Là, il se limite à un écran noir d’une minute, avec en fond sonore le bruit de la pluie. Puis la caméra sur « Führe mich » de Rammstein se faufile en cadrant en gros plans les briques, les tôles et les poubelles d’une rue sans joie, avant de découvrir la main, puis le corps inanimé de Joe. Cette rue expressionniste et l’appartement de Seligman où il reçoit la confession de Joe appartiennent aux décors de théâtre, comme est filmée la première apparition du vieil homme qui revient sur ses pas au fond de la ruelle, alors que les quatre chapitres du récit en flashbacks de la vie de la jeune femme sont tournés sous forme d’exercices de style, d’une image vaporeuse à un superbe noir et blanc pour la scène de l’hôpital.

J’ai parlé de confession, puisque d’emblée Joe place son récit sous l’auspice du péché : « C’est de ma faute, je suis une mauvaise personne« , ce que réfute Seligman qui s’interroge sur ce besoin d’étendre l’idée du péché des enfants au-delà du religieux. Et le même Seligman lui répond, dans la posture de l’analyste, « Vous voulez en parler ?« . De même, quand Joe annonce que son récit va être long, il réplique « Long, c’est bien« , comme le psychanalyste qui annonce la durée de la thérapie, à moins qu’il ne s’agisse de la profession de foi du réalisateur d’un film dont la première version dure 5 h 30.

Un panneau annonce au début qu’il s’agit de la version épurée du film, Lars Von Trier ayant refusé de couper son montage initial, il a laissé cette tâche à son producteur. On parle dans la presse de version soft ; il y a bien certaines scènes explicites, où paraît-il un montage numérique associe le tronc des acteurs à la partie située en dessous de la ceinture d’acteurs pornos. Mais si le film parle de l’addiction douloureuse, coupable et insatisfaite de Joe, l’important est justement bien plus dans ce qu’en disent Joe et Seligman que dans ce qui nous est montré. LVT utilise les flashbacks comme des illustrations littérales des propos des deux protagonistes, y compris quand il s’agit de métaphores : lorsque Seligman dit : « Quand on a des ailes, c’est pour voler« , la caméra se glisse dans les nuages.

Si le film parle de sexe, il ne se limite pas à ça. Il s’attache à l’itinéraire de Joe, et évoque la relation de celle-ci à son père qui lui apprend à reconnaître les arbres en hiver, jusqu’à la scène bouleversante de la mort de celui-ci, et les comparaisons de ce parcours que fait Seligman donne naissance à des digressions didactiques sur la pêche à la mouche, la musique polyphonique de Bach ou la suite de Fibonacci et le nombre d’or. Il y a aussi de l’humour, dans la confrontation sans concessions des points de vue des deux personnages, par exemple dans la remémoration du hamster nain de Joe enfant, et certaines répliques doivent être entendues au regard de la trajectoire de Lars Von trier, comme la trahison de la société secrète de rébellion contre l’amour montée par Joe et son amie, pendant de l’abandon du Dogme95 par la plupart de ses initiateurs, à commencer par LVT lui-même.

Aux côtés des deux habitués que sont Charlotte Gainsbourg et Stellan Skarsgard, on trouve dans cette première partie une révélation, celle de l’actrice anglaise Stacy Martin qui joue Joe jeune, et deux cameos de luxe, celui de Shia LeBoeuf, et surtout Uma Thurman dans le rôle d’une épouse bafouée qui vient montrer la luxure de leur père à ses trois garçons, écho de l’apparition terrifiante de Charlotte Rampling dans « Melancholia« . Film brillant et complexe à la forme riche et variée, « Nymph()maniac – Volume 1 » confirme que Lars Von Trier est bien sorti de la dépression, même s’il n’en a pas fini de se confronter, et nous avec, à des personnages féminins dévastateurs ; vivement le Volume 2 !

Cluny

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