Critique initialement publiée le 29 décembre 2013
Film américain de Martin Scorsese
Titre original : The Wolf of Wall Street

Interprètes : Leonardo DiCaprio (Jordan Belfort), Jonah Hill (Donnie), Margot Robbie (Naomi Lapaglia), Kyle Chandler (Patrick Denham)
Durée : 2 h 59
La note : 7/10
En deux mots : Martin Scorsese transpose son schéma narratif de Little Italy à Wall Street, et ça continue à marcher !
Le réalisateur : Né en 1942 à Long Island, Martin Scorsese fréquente les salles de cinéma de Little Italy dans son adolescence, avant d’aller à l’université où il réalise ses premiers courts métrages. En 1965, il tourne « Who’s that knocking at my door ? » avec son ami Harvey Keitel. Il tourne ensuite « Bertha Boxcar » en 1972, puis « Mean Streets » en 1973 avec Robert De Niro. Il obtient la Palme d’Or en 1976 avec « Taxi Driver« , suivi en 1977 de « New York, New York » et en 1980 de « Raging Bull« , sur la vie de Jack La Motta. Viendront ensuite (entre autres) « La Valse des Pantins » (1983), « After Hours » (1985), « La Couleur de l’Argent » (1987), « La Dernière Tentation du Christ » (1988), « Les Affranchis » (1990), « Les Nerfs à Vif » (1993), « Casino » (1995), « A Tombeau ouvert » (2000), « Gangs of New York » (2003), « Aviator » (2005), « Les Infiltrés » (2008), « Shutter Island » (2010) et « Hugo Cabret » (2012).
Le sujet : Recruté comme courtier à Wall Street le jeudi noir, Jordan Belmont se retrouve au chômage un mois après. Il trouve un poste dans une agence de courtage perdue dans la banlieue qui vend des actions bas de gamme à des pauvres. Il vient de trouver son filon : grâce à son bagout et son manque absolu de sens moral, il fait très rapidement fortune sur ce créneau abandonné par les grosses agences de Wall Street.
La critique : L’histoire d’un homme aveuglé par la fulgurance de son propre succès, ce n’est pas une nouveauté pour Scorsese : c’est la trame de la plupart de ses grands films, de « Raging Bull » à « Aviator » en passant par « Les Affranchis« , « Casino » et « Gangs of New York« . On comprend pourquoi il a tout fait pour obtenir les droits de l’adaptation de l’autobiographie de Jordan Belmont, et on devine que le choix de Leonardo DiCaprio était consubstantiel à la mise en chantier de ce projet, et ce d’autant plus que son nouvel acteur fétiche a pu réviser les fondamentaux de son personnage en jouant « The Magnificant Gatsby« .
On retrouve le procédé cher à Scorsese du récit construit sur des flashbacks et structuré autour des commentaires en voix off de Jordan Belmont, permettant les effets de surprise, les contrepieds ironiques et les ruptures de rythme. Il fallait ça pour rendre digeste les presque 3 heures du film, sachant que le principe de l’arnaque fructueuse est vite compris, et qu’on saisit assez rapidement que le duel entre le flambeur hyperactif et l’honnête tâcheron du FBI tournera à l’avantage de ce dernier, la chute du héros étant suggérée dès le départ par le choix du processus narratif et la tonalité annonciatrice des malheurs à venir du commentaire.
Comme souvent chez Scorsese, le fil narratif, que ce soit la conquête du pouvoir dans un gang ou une famille de la mafia ou l’enrichissement du héros, importe moins que les effets qu’il produit et les occasions qu’il donne de mettre en scène la démesure des personnages et des systèmes qu’ils créent. Alors que Henry Hill ou Sam Rothstein devaient progresser au milieu d’un code implicite implacable, la particularité du système construit par Jordan Belmont est qu’il repose sur du vide, sur de l’illusion engendrée par la puissance de la parole. Son savoir-faire est simple : convaincre de pauvres gogos d’investir dans des actions bas de gamme et faire la culbute sur ses commissions.
De même que la guerre des gangs de New York était une métaphore de la construction de l’Amérique, le système de Belmont n’est que l’exacerbation de la libre entreprise et du capitalisme, la dimension choquante de l’exploitation du travail des autres inhérente au système étant simplement mise à nue par l’absence tranquillement assumée de tout sens moral et la célébration désinhibée du profit dans des scènes hallucinantes avec lancers de nains sur des cibles constellées de $, tonte d’une brave secrétaire devant tout le staff pour 10 000 $, lâchers de putes et distributions à tout-va de toute la gamme des produits stupéfiants.
« Le Loup de Wall Street » fait bien sûr penser au « Wall Street » d’Oliver Stone. Ce dernier racontait les mois qui avaient précédé la crise de 1987, période où débute le film de Scorsese. Celui-ci annonce la crise des subprime, et si Bud Fox finit par dénoncer Gordon Gekko dans un dernier sursaut de morale, Jordan Belmont ne négociera avec les autorités que pour sauver sa peau. Dans ce rôle de salop décomplexé, Leonardo DiCaprio met tout le charme et l’ambiguïté nécessaires pour rendre son personnage à la fois sympathique et pathétique. Même si le film compte une petite demi-heure de trop, il s’agit quand même d’un bon Scorsese, et certaines de ses scènes prendront place au panthéon des meilleurs extraits des films de l’auteur de « Taxi Driver« , comme le discours de renoncement qui se transforme en une profession de foi hallucinée, ou le combat entre Jordan et Donnie zombifiés par des pilules préhistoriques.
Cluny
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