Critique initialement publiée le 10 octobre 2013
Film français d’Abdellatif Kechiche

Interprètes : Adèle Exarchopoulos (Adèle), Léa Seydoux (Emma), Salim Kechiouche (Samir), Jérémie Laheurte (Thomas)
Durée : 2 h 33
La note : 8/10
En deux mots : Kechiche retrouve la grâce de « L’Esquive » et confirme qu’il est un des rares réalisateurs français qui comptent dans le cinéma d’aujourd’hui.
Le réalisateur : Né en 1960 à Tunis, Abdellatif Kechiche arrive en France à Nice à l’âge de 6 ans. Après avoir pris des cours de théâtre au Conservatoire d’Antibes, il commence une carrière de comédien au théâtre et au cinéma (« Le Thé à la Menthe » d’Abdelkrim Bahloul, « Les Innocents » de Téchiné, « Bezness« , de Nouri Bouzid). Il réalise son premier film en 2000, « La Faute à Voltaire » qui obtient le Lion d’Or de la meilleure Première Œuvre à Venise. Son deuxième long métrage, « L’Esquive« , obtient en 2003 quatre Césars, dont celui du meilleur film, performance répétée avec « La Graine et le Mulet » en 2007. Son quatrième film, « Vénus Noire » (2010) ne rencontre pas le même succès, ni auprès de la critique, ni auprès du public.
Le sujet : Adèle est élève en 1ère dans un lycée du Nord. Elle sort avec un garçon de son établissement et couche avec lui, mais rompt immédiatement après, ne ressentant rien pour lui. Un soir, elle rencontre dans un bar gay où un de ses amis l’a entraînée une fille aux cheveux bleus, Emma, qu’elle avait croisée dans la rue. Plus âgée et étudiante aux Beaux-Arts, Emma vient la chercher à la sortie du lycée.
La critique : Pour un amateur de cinéma, la sortie en salles de la Palme d’Or est toujours un événement attendu avec une impatience souvent justifiée comme le prouve la présence du « Ruban Blanc » parmi les trois films ayant bénéficié d’un 9/10 dans ces critiques, et ce malgré quelques accidents comme « Oncle Boonmee« . Quand il s’agit en plus d’un film français, seulement la troisième Palme d’Or hexagonale depuis 1987, ne boudons pas notre plaisir. D’ailleurs, le cinquième film d’Abdellatif Kechiche rappelle quelque chose, puisque comme le film de Laurent Cantet, il débute « Entre les Murs« , et en relisant la critique que j’avais rédigée pour ce film, je me suis aperçu que je citais déjà trois fois Kechiche.
On est encore avec Marivaux, non plus « Le Jeu de l’amour et du hasard » comme dans « L’Esquive« , mais « La Vie de Marianne » qu’étudient les élèves de la classe d’Adèle, et qu’Adèle résume à Thomas en lui disant que rarement un homme avait aussi bien su adopter le point de vue d’une femme, compliment dont on peut deviner que Kechiche se l’adresse à lui-même. Le prof de français interroge la classe sur la prédestination de la rencontre, et dans la scène suivante, alors qu’elle se rend à son premier rendez-vous avec Thomas, Adèle croise cette fille aux cheveux bleus qui enlace une autre fille, et toutes les deux se retournent, une avec la curiosité de la prédatrice, l’autre avec le trouble de l’ingénue, moment capté au vol par la caméra aérienne de Kechiche.
Dans le roman graphique de Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude » dont a été tiré le scénario, l’héroïne s’appelle Clémentine. Kechiche a choisi de lui donner le prénom de son actrice, Adèle, afin de faciliter la fusion du réel et de la fiction. On connaît la méthode de Kechiche, qui passe par un travail d’imprégnation plus que de répétitions, puis par de très nombreuses prises qu’il laisse dérouler afin de saisir le réel qui peut émerger, le montage prenant alors une place déterminante, perçu comme une suite de plans serrés sur les visages, où le souci de permettre la situation de la scène passe bien après celui d’approcher la vérité des personnages.
La polémique qui a précédé la sortie du film ne m’intéresse pas vraiment. Concernant les entorses au Code du Travail, autant je suis soucieux du respect du droit des travailleurs, autant je pense que le cinéma est un lieu de création avant d’être un lieu de production, et combien l’humanité aurait perdu d’œuvres si on avait appliqué les 35 heures et le respect du repos dominical aux créateurs ? Quant aux déclarations de Léa Seydoux, elles ne m’intéressent finalement que parce qu’elles expliquent pourquoi Adèle Exarchopoulos crève l’écran bien plus qu’elle, qui est pourtant une actrice dont j’ai toujours reconnu le talent, il suffit de relire ma critique des « Adieux à la Reine« . Kechiche a dû révéler la résistance que Léa Seydoux opposait à sa méthode, le recours aux trucs de la comédienne qui vont à l’encontre de la recherche de l’émotion vécue, à tel point qu’il lui a plusieurs fois proposé d’abandonner le tournage.
La présentation du film à Cannes s’était déroulée en pleine mobilisation contre le mariage pour tous, et avait donné à Christine Boutin l’occasion d’une de ses déclarations tout en nuances, selon laquelle « on est envahi de gays« . La sortie du film quelques mois après remet les choses à leurs places : il s’agit d’une histoire d’amour, superbement filmée, avec l’émotion de la rencontre, l’émoi des premières étreintes, les difficultés de la gestion du quotidien, la violence de la rupture, la douleur de la séparation et les blessures de l’absence. Qu’il s’agisse de deux filles ne devient finalement qu’un contexte particulier, mais ce qui nous est raconté est universel, même si l’acuité du regard de Kechiche saisit certains aspects de ce contexte-ci, comme la différence de comportement entre les familles d’Adèle et d’Emma.
Le film dure 2 h 53, luxe que peut se permettre un réalisateur qui avant de recevoir la Palme avait déjà quelques Césars sur sa cheminée. Le fait de prolonger les scènes, y compris celles au lit, fait partie du cinéma de Kechiche, afin d’installer l’émotion attendue. Aux deux tiers du film, un petit sentiment d’affaiblissement de la tension narrative s’installe, avec l’impression que Kechiche se perd sur une autre voie, celle de la passion d’Adèle pour son métier d’institutrice, mais le brio de la fin récupère le spectateur et permet de comprendre pourquoi le réalisateur de « La Liste de Schindler » et son jury ont récompensé à juste titre une œuvre emprunte d’une telle maturité.
Cluny
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