CAPITAINE PHILLIPS

Critique initialement publiée le 23 novembre 2013

Film américain de Paul Greengrass         

Interprètes : Tom Hanks  (Capitaine Richard Phillips), Barkhad Abdi (Muse), Barkhad Addirahman (Bilal Bradshaw), Catherine Keener (Andrea Phillips)

Durée : 2 h 15  

La note : 5/10

En deux mots : Paul Greengrass s’attaque une nouvelle fois à l’actualité récente, ici avec les pirates somaliens ; dommage que le récit soit aussi étiré et le propos parfois brouillé.

Le réalisateur : Né en 1955 dans le Surrey, Paul Greengrass a fait des études à Cambridge avant de devenir journaliste. Il travaille pour la télévision et suit le conflit en Irlande du Nord. En 1989, il réalise son premier long-métrage de fiction, «Resurrected». Il tourne ensuite pour la télévision, avant de revenir au grand écran en 1998 avec «Envole-moi», une comédie dramatique avec Kenneth Brannagh. Mais c’est «Bloody Sunday» en 2002 qui lui vaut une reconnaissance internationale avec l’Ours d’Or à Berlin. Après une première incursion hollywoodienne en 2003 avec «La Mort dans la peau» dont il tourne la suite en 2007, il traite à nouveau le sujet de l’Irlande la même année avec «Omagh». En 2006, il raconte l’histoire du 4° avion du 11 septembre dans « Vol 93« . En 2009, il réalise « Green Zone » sur la recherche des armes de destructions massives en Irak.

Le sujet : En 2009, le cargo Maersk Alabama est abordé par quatre pirates armés au large de la Somalie. Le Capitaine Phillips organise la résistance, et parvient à négocier qu’ils se contentent de quitter le navire à bord du canot de sauvetage et 30 000 $. Mais au moment de partir, les pirates embarquent le capitaine comme otage. La marine américaine organise l’opération de récupération de Phillips, alors que les pirates tentent de rejoindre la côte somalienne.

La critique : La filmographie de Paul Greengrass présente la particularité d’osciller depuis des années entre des films à vocation quasi-documentaire comme « Bloody Sunday » ou « Vol 93« , et des grosses productions hollywoodiennes. Son passage par le journalisme explique sans doute cette sensibilité aux sujets brûlants de l’actualité, et déjà « Green Zone » présentait la particularité d’émarger dans les deux registres : celui du blockbuster hollywoodien avec la présence au générique de Matt Damon, Amy Ryan et Jason Isaac, et celui du film politique, avec la dénonciation, certes feutrée, de la politique irakienne des États-Unis.

« Capitaine Phillips » porte cette même dualité, mais de façon plus complexe. On retrouve bien la grosse production américaine, avec cette fois Tom Hanks en tête d’affiche, et la mobilisation d’une partie de la Navy pour assurer le show ; on retrouve aussi une volonté de réalisme, avec l’emploi d’acteurs somaliens pour jouer les pirates, présents à l’écran dans la plupart des scènes, mais aussi un style de réalisation qui se veut proche de celui du documentaire : caméra portée, montage dynamique et négligeant de façon intentionnelle les règles canoniques du montage.

Mais cette ambivalence prend ici la forme d’une véritable ambiguïté : car de quoi parle le film ? Quel est le point de vue adopté ? S’agit-il de raconter une prise d’otage et l’opération de secours du point de vue occidental, ou est-ce un énième film sur l’affrontement psychologique entre deux hommes que tout apparemment oppose, ou bien encore veut-on nous parler d’autre chose, comme le peu de place laissée au libre arbitre dans des situations exacerbées ? De tout cela certainement, et c’est cette absence de propos clairement défini qui finit par créer le malaise.

En effet, on peut lire le film de façon radicalement opposée, et c’est ce qu’a fait la critique, entre Pierre Eisenreich dans Positifqui félicite Greengrass de confronter « une communication politique occidentale hygiéniste à un effet de réel qui la remet en cause« , et Frédéric Strauss dans Télérama qui dénonce « le souhait abject d’éliminer des énergumènes haïssables que le film crée chez le spectateur, pour le satisfaire, bien évidemment« . Le problème, et est-ce intentionnel, c’est que ces deux effets cohabitent dans « Capitaine Phillips« . Effectivement, on nous décrit les pirates somaliens comme des êtres faméliques, shootés au Khat, et vite au bord de l’hystérie, alors qu’en face d’eux on nous présente les Navy Seals bodybuildés, possédant sur le bout des doigts des procédures efficaces et toujours maîtres d’eux-mêmes, avec la même précision admirative que dans « Zero Dark Thirty« .

Mais Paul Greengrass montre aussi que les pirates sont de simples rouages d’un système plus important, et que d’une certaine façon, ils sont là pour faire le job, comme tente de le faire de son côté le Capitaine Phillips. Et c’est là que se situe l’enjeu principal du film, dans l’affrontement entre deux hommes, le capitaine d’un immense cargo et le capitaine d’une barque, qui finissent par tenter de trouver ensemble une solution dans une situation qui les dépassent l’un comme l’autre. Dans ce rôle de M. Tout-le-monde révélant sa part d’héroïsme, Tom Hanks avait bien sûr le profil ; face à lui, l’acteur américano-somalien Barkhad Abdi apporte le contrepoint nécessaire, à la fois double et contraire.

Alors, pourquoi 5/10 seulement ? La faute à cette ambiguïté pas vraiment levée, mais surtout à un étirement du récit sur plus de deux heures qui ne se justifie absolument pas : situation qui n’évolue quasiment pas, dialogues minimalistes en deux langues, rien ne légitime une telle durée, et l’ennui s’installe très vite. Dommage, parce qu’avec 45 minutes et quelques roulements de mécaniques en moins, « Capitaine Phillips » aurait pu retrouver l’efficacité de « Vol 93« .

Cluny

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